Saint Expédit

Connaissez-vous Saint-Expédit ?
Ici, à la Réunion, tout le monde a au moins croisé une fois ce saint un peu particulier. En effet, il n’est pas rare de voir dans les virages des routes et les sentiers, des autels rouge vif où se dresse fièrement un soldat romain. S’il faut parfois les chercher, car bien cachés dans la végétation, d’autres, imposants, prennent l’allure de vraies chapelles. Ce sont les oratoires de Saint-Expédit.


En 1997, ce sont 340 oratoires qui auraient été recensés dans l’île, mais c’est sans compter ceux que certains particuliers ont dressé chez eux. S’il a été possible de dénombrer le nombre d’autels dévoués au culte de Saint-Expédit, il n’en a pas été de même pour les pratiquants. Le culte de Saint-Expédit est pratiqué en secret car il est socialement dévalorisé. Mais si on se base sur le bon état et l’entretien des oratoires et des chapelles, on peut en déduire leur grande fréquentation.

Petits oratoires ou grandes chapelles, ils ont tous un point en commun : leur couleur rouge sang.
Ils accueillent une ou plusieurs statues du saint. Celui-ci est représenté sous les traits d’un jeune homme, debout, vêtu d’un uniforme de l’armée romaine. Dans sa main droite il tient une croix portant l’inscription « Hodie » (aujourd’hui) et dans sa main gauche, la palme du martyre. Sous son pied droit un corbeau prononçant « Cras » (demain) est immobilisé.
De nombreuses offrandes jonchent le pied des autels et traduisent la ferveur des dévots et leur reconnaissance envers Saint-Expédit : bouquets de fleurs, bougies, ex-voto, morceau de tissus rouge, pièces de monnaie, fruits, cannes et béquilles…

Mais qui  est donc Saint-Expédit, que beaucoup d’entre vous découvrent pour la première fois ?
Entre mythe et réalité, difficile de faire la part des choses. Car si pour certains croyants ce saint a réellement existé, il n’en est pas de même pour tout le monde.
Et en particulier pour l’église catholique.

Saint-Expédit aurait été un commandant romain d’Arménie, converti au christianisme. Il aurait vécu à la fin du IIIème siècle de notre ère et aurait commandé la douzième légion romaine – la Fulminante – chargée de protéger Jérusalem des invasions barbares. Mais Saint-Expédit est arrêté, car chrétien, et il est soupçonné de corrompre des fonctionnaires de l’empire romain. En l’an 303, il sera flagellé jusqu’au sang avant d’être décapité, à Métilène (chef-lieu de la province d’Arménie), sur ordre de l’empereur Dioclétien.
Mais l’église catholique, réservée sur la réalité de ce saint, n’a jamais reconnu et canonisé ce martyr. En 1905, Pie XI fera rayer son nom du martyrologe et ordonne que les images et les statues de Saint-Expédit soient retirées des églises. En vain. Car Saint-Expédit, très populaire, est toujours prié et vénéré.

Mais il existe une autre histoire concernant Saint-Expédit. Une légende qui prend ses racines à la Réunion :
Il y a très longtemps, une communauté de religieuses de l’île reçoit un colis – qu’elles n’attendaient pas – venant de Rome. A l’intérieur, des reliques pour une nouvelle chapelle : la statue d’un soldat romain. Mais aucune indication permettant de l’identifier ne l’accompagne. Sur l’emballage, très abîmé après un long voyage maritime, les sœurs parviennent à déchiffrer une inscription « in Expedito », suivi de la date. Les sœurs ne parlant pas l’italien, pensent qu’elles ont trouvé le nom du saint contenu dans le colis. Elle ne soupçonnent pas qu’il ne s’agit en fait que de l’oblitération signifiant « expédié ». C’est ainsi qu’elles baptisent du nom de Saint-Expédit leur nouvelle chapelle. Voilà pour la légende !

Saint-Expédit est particulièrement prié à la Réunion. Son culte est un syncrétisme mêlant catholicisme, hindouisme et croyances venues de Madagascar. Les oratoires de couleur rouge sont associés aux pratiques religieuses des Malbars (pour qui le rouge symbolise le sang, la vie et la mort). Saint-Expédit est associé à la déesse Karli ou à Mardé Vira qui représentent la richesse et la force. Vénéré par l’hindouisme populaire, Saint-Expédit fait partie de leurs divinités bénéfiques, même s’il dispose de pouvoirs redoutables. C’est d’ailleurs pour cela que Saint-Expédit est aussi associé à la sorcellerie et aux mauvais sorts. C’est ce culte, fait de dévotion et de pratiques magiques, que l’église ne veut pas cautionner. Aujourd’hui, même si quelques prêtres tolèrent ce culte, la majorité d’entre eux vont jusqu’à l’interdire.

Il faut dire que les sollicitations dont est l’objet Saint-Expédit sont souvent très intéressées : réussite à un examen, obtention du permis de conduire, retour d’un mari volage, un travail, réussite d’une affaire, obtention d’un prêt… Ce saint, qui est souvent l’ultime recours des déshérités, est censé résoudre dans les plus brefs délais (référence à son nom) de nombreux problèmes.
C’est dans les chapelles que des promesses sont faites à Saint-Expédit en retour de l’exécution de la demande. Et il est recommandé aux dévots de tenir parole dans les plus brefs délais, car la menace de perdre ce qu’ils viennent de recevoir plane au-dessus de la tête des bénéficiaires des grâces. De plus, les parjures sont punies. Ainsi, les grâces exaucées créent un lien de dépendance et de dévotion.
Pourtant, on peut parfois apercevoir dans les chapelles ou sur les oratoires, des statues décapitées ou brisées de Saint-Expédit. Vandalisme ? Pas vraiment. Les déçus par le saint se vengent en brisant les statues, montrant ainsi leur mécontentement. Celles-ci restent sur place. Personne ne viendra les jeter.

Saint au nom rayé du martyrologe par un pape.
Saint dont les images et les statues furent retirés des églises.
Saint non reconnu et non canonisé.
Saint dont les prêtres interdisent le culte…
Saint-Expédit ne semble pas être apprécié par l’église catholique. Et son culte mêlé de syncrétisme y est pour beaucoup. Pourtant c’est une église, celle de la Délivrance à Saint-Denis, qui a accueilli la première statue du saint dans l’île. Et voici comment cela se serait passé :
Après la première guerre mondiale, une riche dame de Saint-Denis – vivant en France – souhaitait revenir sur son île. Mais à cause des épidémies qui sévissaient en Europe et que des migrants risquaient d’introduire dans l’île, l’administration locale n’acceptait que les bateaux chargés de marchandises et de médicaments. Ne pouvant se procurer de billet pour revenir à la réunion avant plusieurs mois, la riche dame se rendit dans une église de Marseille. Se recueillant devant une statue de Saint-Expédit, elle lui demanda d’intercéder en sa faveur afin qu’elle obtienne au plus vite un billet vers son île. Trois jours plus tard, sa prière fut exaucée. Dès son arrivée sur l’île, elle se rendit à l’église de la Délivrance et parvint à convaincre le curé d’installer une statue de Saint-Expédit dans son église.

Eglise Notre-Dame-de-la-Délivrance à Saint-Denis (quartier de Petite Île)

L’église Notre-Dame-de-la-Salette, à Saint-Leu, accueille également une statue de Saint-Expédit.

 

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