Héva et Anchaing

L’histoire de la Réunion s’est écrite dans le sang et la sueur des esclaves. Leurs conditions de vie et de travail inacceptables et terribles ont pourtant donné naissance à de belles histoires, pleines d’espoir et de rêves de liberté. Comme celle d’Héva et d’Anchaing. Ce couple n’a pas d’histoire officielle, mais plutôt une légende, enfin pour être précise, une légende aux multiples versions.

Anchaing (qui peut s’écrire aussi Enchaing, Anchain, Anchaine, Anchingue, Encheing ou encore Ansin) était un esclave. Ce fut chez son maître qu’il rencontra Héva, une jeune esclave. Ils tombèrent amoureux l’un de l’autre. Mais Héva était victime des brutalités du maître qui, pour un vase brisé, la fit battre de vingt coups de fouet. Anchaing, ne pouvant supporter de voir son aimée souffrir de la sorte, décida de s’enfuir avec elle de la plantation. Le couple rejoignit le lit de la rivière du mât avant de trouver refuge sur un piton réputé inaccessible du cirque de Salazie. Les montagnes les plus hautes et les plus isolées de l’île abritèrent leur amour. Héva donna à Anchaing sept – ou huit – enfants.

La famille d’Héva et d’Anchaing vécue de chasse, de pêche, de cueillette et de culture. Une vie dure, mais faite de joie et de liberté. Mais cette liberté avait un prix : la vigilance. Car les maîtres blancs ne cessaient de harceler et de faire pourchasser les esclaves marrons. Certains chasseurs furent tristement célèbres à cause de leur ténacité et de leur cruauté. Le chasseur professionnel Bronchard  fut commandité pour ramener Héva et Anchaing en servitude ou les tuer.

Anchaing manqua un jour de vigilance. Il alluma un feu en pleine journée, alors que le chasseur rodait dans les environs. En apercevant la fumée s’élever du piton, Bronchard comprit qu’il s’agissait d’un campement de marrons.

Concernant la capture d’Héva et d’Anchaing, les versions diffèrent. L’une d’elle raconte que Bronchard captura Anchaing, Héva et leurs enfants et les ramena en servitude chez leur maître. Dans une autre version, le maître étant mort, sa fille, Margot, affranchit toute la famille. Dans une troisième version, Anchaing fut tué par Bronchard, qui ramena Héva et ses enfants chez le maître. Dans la dernière version, Anchaing se précipita dans le vide pour éviter la balle du chasseur. Celui-ci chercha le corps d’Anchaing afin de lui couper la main et la ramener comme preuve de sa réussite, mais il ne le trouva pas.

Bien que vivant isolés et cachés, les esclaves marrons* étaient solidaires entre eux et nouaient des alliances familiales. Ainsi deux des filles d’Héva et d’Anchaing épousèrent de grands chefs marrons. Marianne se maria avec Cimandef – qui deviendra également célèbre –  et Simangavole avec Matouté.

Le piton où se sont réfugiés Héva et Anchaing culmine à 1356 m et porte le nom de Piton d’Anchaing.

L’histoire d’Anchaing et d’Héva a inspiré poètes et écrivains. Ainsi Auguste Lacaussade écrivit deux versions de son poème « les goyaviers ». Louis Héry écrivit sa version de l’histoire

Le lac des goyaviers et le Piton d’Anchaine (extrait) version de 1839

Mais quel est ce piton dont le front sourcilleux
Se dresse, monte et va se perdre dans les cieux ?
Ce mont pyramidal, c’est le piton d’Anchaine.
De l’esclave indompté brisant la lourde chaîne,
C’est à ce mont inculte, inaccessible, affreux,
Que dans son désespoir un nègre malheureux
Est venu demander sa liberté ravie.
Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;
Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,
Il arrosait le sol de ses libres sueurs.
Il vivait de poissons, de chasse et de racines:
Parfois, dans la forêt ou le creux des ravines,
Aux abeilles des bois il ravissait leur miel,
Ou prenait dans ses lacs le libre oiseau du ciel.
Séparé dans ces lieux de toute créature,
Se nourrissant des dons offerts par la nature,
Africain exposé sur ces mornes déserts
Aux mortelles rigueurs des plus rudes hivers,
Il préférait sa vie incertaine et sauvage
A des jours plus heureux coulés dans l’esclavage ;
Et, debout sur ces monts qu’il prenait à témoins,
Souvent il s’écriait : Je suis libre du moins !

Les Salaziennes, 1839, Auguste Lacaussade

Le lac des goyaviers et le Piton d’Anchaîne (extrait) version de 1852

Voici le pic altier dont le front sourcilleux
Se dresse, monte et va se perdre au fond des cieux.
Ce morne au faîte ardu, c’est le Piton d’Anchaîne.
De l’esclave indompté brisant un jour la chaîne,
C’est à ce bloc de lave, inculte, aux flancs pierreux,
Que dans son désespoir un nègre malheureux
Est venu demander sa liberté ravie.
Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;
Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,
Il arrosa le sol de ses libres sueurs.
Il vivait de poissons, de chasse, de racines :
Dans l’ombreuse futaie ou le creux des ravines
Aux abeilles des bois il ravissait leur miel ;
Il surprenait au nid ou frappait dans le ciel
Sa proie. Et seul, tout seul, et fière créature
Disputant chaque jour sa vie à la nature,
Africain exposé sur ces pitons déserts
Aux cruelles rigueurs des plus rudes hivers,
Il préférait la lutte incertaine et sauvage
À des jours plus cléments passés dans l’esclavage,
Et debout sur ces monts qu’il avait pour témoins,
Souvent il s’écriait : « Je suis libre du moins ! »

Poèmes et paysages, tome 2, 1852, Auguste Lacaussade

“Heva ne fit pas attention  à ce que dit Anchaine, mais elle ajouta avec mélancolie :

– Je suis triste depuis quelques jours. J’ai eu un songe : je dormais près de toi avec nos enfants ; j’ai cru voir, sur un sommet, au milieu des branches amassées, un nid de colombes. Le père et la mère étaient avec leurs petits, ceux d’une première et ceux d’une seconde couvée. Ils étaient quatre d’une inégale grandeur comme nos enfants, joyeux et bien portants comme eux. Tout à coup j’ai vu de l’horizon venir un oiseau de proie, la papangue aux pieds jaunes ; qui s’est abattu sur le nid, en un instant le père, la mère et les petits étaient sous sa serre… Alors je me suis réveillée avec effroi.”

Salazie ou le Piton d’Anchaine, légende créole, Auguste Vinson, 1888.

 » Un Madécasse* nommé Anchaing, pour se soustraire à une punition, se sauva dans les grands bois, et comme, à cette époque, le bassin de la rivière du Mât était inculte et inhabité, notre fugitif crut qu’il y trouverait, en toute sécurité, le vivre et le couvert. Il gravit le piton presque inaccessible qui s’élève à une hauteur de dix-huit cents pieds au-dessus des forêts environnantes, et suivi de sa femme, il y planta sa tente, où plutôt les fourches de son ajoupa*, car au haut de sa forteresse il avait trouvé, avec l’indépendance, les nécessités de la vie, de l’eau, des songes, des fanjans, sorte de fougère dans les Madécasses savent tirer une fécule nourrissante, et enfin une plate-forme assez spacieuse pour qu’on pût y cultiver quelques racines.
Il faut si peu à l’homme sauvage ! Bref, il trouva à y vivre, car il y vécut sans trouble et sans inquiétude pendant dix ans ; il y devint le chef d’une nombreuse famille en donnant le jour à sept enfants qui jamais, depuis leur naissance, n’avaient fait un pas hors de la montagne paternelle. Anchaing, du haut de son donjon, planait sur toute la région adjacente, avait l’œil constamment au guet, et le solitaire voyait et entendait tout à deux ou trois lieux à la ronde. Au moindre bruit suspect, à la moindre apparition inquiétante, il se tenait coi avec sa progéniture, tapis sous le feuillage, et les détachements passaient et repassaient sans avoir jamais soupçonné qu’une famille entière d’êtres humains vécût isolée sur la pointe d’un obélisque de lave, comme les Corneilles en Europe sur la flèche de nos clochers.
Enfin (car tout bonheur a son terme), une fois Anchaing s’écartant de sa prudence ordinaire, alluma du feu en plein jour. Précisément ce jour-là un chef de détachement rôdait, par malheur, aux environs, chassant aux grands marrons, et guettant sa proie. C’était un vieux routier qui en voyant une vapeur bleue s’élever par un temps clair, du sommet du piton, reconnut avec son oeil de lynx la fumée, si facile d’ailleurs à distinguer des autres nébulosités. Aussitôt il se dit : Point de fumée sans feu, et point de feu, autre que celui du volcan, sans main qui l’allume. Je cherchais des marrons, j’en tiens. Et aussitôt, ardent à la curée, le chef du détachement grimpa à l’escalade avec ses hommes et surprit au sommet du piton le pauvre Anchaing qui, avec sa femme et ses enfants, fut reconduit à son maître. Celui-ci, comme bien vous le pensez, le reçut à merci et lui fit grâce de la peine encourue. Les enfants nés dans le bois promenèrent pendant longtemps un oeil de stupeur sur tout ce qu’ils voyaient dans les bas. Tout était étrange pour eux dans la vie civilisée. Pendant plusieurs jours, ils ne purent voir un cheval ou tout autre gros animal sans prendre la course en frissonnant de terreur. « 

Le Piton d’Anchaing, Album de La Réunion, Louis Hery,  édité par Louis Antoine Roussin, 1860

Esclave marron : esclave en fuite
Madécasse : malgache (inusité de nos jours)
Ajoupa : hutte portée sur des pieux et recouverte de feuilles et de ramées.

 

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« Grand-Mère Kal, kel hèr i lé ? »

Grand-Mère Kal est un personnage légendaire de la Réunion, craint par les plus jeunes. En effet, afin de se faire obéir de leurs petits garnements, les parents les menacent d’être emportés par l’effrayante Grand-Mère Kal, véritable croque mitaine Réunionnais. Eh, oui, une vieille femme, laide et méchante, aux allures de sorcière, rien de tel pour effrayer les enfants désobéissants et les rendre sages comme des images… quoique…

Qui est Grand-Mère Kal ? Difficile de répondre à cette question car il existe plusieurs versions de cette légende, mais dans tout les cas celle-ci prend sa source à l’époque de l’esclavage. Selon les versions, Kalla, était une esclave qui se serait suicidée en se jetant dans un gouffre, ou encore en se pendant, et dont l’âme errante attend une sépulture. Dans une autre version, Kalla aurait été une cruelle propriétaire d’esclaves, empoisonnée par l’un d’eux.

Mais pourquoi ce petit article sur Grand-Mère Kal ? Eh, bien parce que ce soir, des sorcières, des fantômes et autres monstres viendront frapper aux portes pour réclamer des bonbons. Eh, oui, à la Réunion aussi on fête Halloween !… version locale, bien sûr, car c’est surtout le moment idéal pour se faire peur, en se racontant les horribles légendes de Grand-Mère Kal.

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Le jeu

Voici un jeu très populaire dans les cours de récréation, à la Réunion : « Grand-Mère Kal, kel hèr i lé ? » (Grand-Mère Kal, quelle heure il est ? ).

Un enfant est désigné pour être Grand-Mère Kal. Il fait semblant de dormir alors qu’autour de lui tournent les autres joueurs qui ne cessent de lui demander « Grand-Mère Kal, kel hèr i lé ? ». Grand-Mère Kal répond par une heure de son choix tout en continuant de faire semblant de dormir. Mais lorsque Grand-Mère Kal répond « Il est minuit ! », elle se réveille et se met à poursuivre les autres joueurs qui s’enfuient en criant. Si un joueur est attrapé, il devient alors Grand-Mère Kal et le jeu reprend.

Pirate des Mascareignes II

Dans un précédent article, je vous contais les aventures du pirate Henry Avery que j’avais, par hasard, découvert. Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’un célèbre pirate ayant lui aussi sévi dans l’océan indien, Olivier Le Vasseur, plus connu sous le nom de La Buse. Il doit ce surnom au fait qu’il attaquait les navires chargés de richesses à la vitesse d’un rapace piquant sur sa proie.

Olivier Le Vasseur serait né à Calais, en France à la fin du XVIIe siècle. Fils de pirate, il commença à sévir dans les Caraïbes où son équipage abordait les navires qui rentraient en Europe, chargés de précieuses marchandises venant du nouveau monde. Mais la concurrence était rude et La Buse décida de se rendre dans l’océan indien afin d’arraisonner les navires qui empruntaient la route des Indes.
En 1721, La Buse et le pirate anglais Taylor attaquèrent un énorme navire portugais, la Vierge du Cap, venu trouver refuge dans la rade de Saint-Denis, après avoir essuyé une tempête qui l’avait endommagé.
Le vice-roi des Indes, le comte d’Ericeira, dirigea lui-même la défense de son navire. Mais malgré tous les efforts de l’équipage, les pirates parvinrent à s’emparer des richesses qu’il contenait : pierres précieuses, rivières de diamants, or, perles, meubles précieux, tissus…

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La même année, les deux pirates s’attaquèrent à un navire de marchandises venu ravitailler l’île Bourbon. Taylor décida de se faire oublier et alla aux Caraïbes pour y prendre une retraite dorée. La Buse quand à lui mis le cap sur Madagascar et s’installa sur l’île Sainte-Marie.

En 1724, il envoya un courrier au Conseil de Bourbon pour demander son amnistie. Celle-ci lui fut accordée, mais La Buse resta à Madagascar. En 1730, il est fait prisonnier par le capitaine Dhermitte, commandant d’un navire de la Compagnie des Indes. La Buse est envoyé à Bourbon et y est jugé pour crime de piraterie. Le pirate, refusant de restituer les richesses prises sur le navire portugais, est condamné à être pendu le 7 juillet 1730 et à être enterré debout. La légende dit que La Buse jeta à la foule le plan crypté de son trésor en disant « mes trésors à qui saura comprendre ! »

               cryptogramme de la buse    cryptogramme-la-buse-2

Aujourd’hui on peut se rendre sur sa tombe au cimetière marin de Saint-Paul. Pourtant il n’est même pas sûr que le corps de La Buse y soit.
Quand à son fabuleux trésor, des passionnés le cherchent encore. Si le texte a pu être décodé, il ne livre pas pour autant l’emplacement du trésor, car le sens du message reste incompréhensible. Aussi les chercheurs de trésors pensent que le texte cacherait en fait une carte. Pour cela, ils se basent sur des anomalies graphiques. Mais pour l’instant, leur théorie n’a pas permis de lever le mystère et de trouver le trésor.
Quoiqu’il en soit, certains le cherchent à l’île de la Réunion, et en particulier dans la Ravine à Malheur, d’autres ont entrepris des fouilles aux Seychelles où des inscriptions ont été découvertes sur des pierres, sur la côte nord-ouest de Mahé.

Je vous propose cette vidéo très intéressante réalisée par Herlé Jouon :

Pirate des Mascareignes

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En furetant dans les rayons d’une librairie, j’ai découvert deux albums de bande dessinée (publiés chez les Editions Orphie) dont le héros est un pirate ayant sévi dans les Mascareignes et qui aurait même fait escale à l’île Bourbon.

BD Long Ben BD Long Ben 2

En les lisant, je me suis demandée si ce Long Ben avait vraiment existé ou s’il n’était qu’un personnage tout droit sorti de l’imagination des deux auteurs réunionnais, Sabine Vergoz-Thirel et Olivier Giraud ?

En faisant quelques recherches, j’ai découvert que ce Long Ben avait bel et bien existé. De son vrai nom, Henry Avery, ce pirate était aussi connu en tant que : Henry Every, John Avary, Benjamin Bridgeman et bien sûr Long Ben. Il serait né en 1665 à Plymouth, en Angleterre et se serait effectivement rendu sur l’île Bourbon.

Avery

En 1694 après une mutinerie, il s’empara du navire marchand anglais où il était le second, « Le Duke », et en prit le commandement. Il rebaptisa le navire « Le Fancy ». Avec deux autres navires pirates, il attaqua en 1695 un convoi de 25 navires qui se rendaient aux Indes. Leur incroyable butin fit d’eux des hommes riches.

Refusant de partager leur prise avec les autres navires pirates, Avery et son équipage décidèrent de leur fausser compagnie en pleine nuit et de trouver un endroit pour vivre une retraite dorée. Mais les hommes d’Avery, de différentes nationalités, ne parvinrent pas à se mettre d’accord sur le lieu.

Pavillon de Henry Avery

Avery et les hommes d’équipage anglais voulaient débarquer aux Bahamas, ce que refusèrent les Français et les Danois. Ceux-ci préféraient se rendre à Cayenne, ce que refusèrent les Anglais. Afin d’éviter une mutinerie, Avery fit débarquer, de gré ou de force, les Français et les Danois sur l’île Bourbon en novembre 1695, avant de repartir. Certains décidèrent de s’installer définitivement sur l’île, vivant dans l’abondance grâce à leur part de butin. D’autres décidèrent de construire un nouveau navire et continuèrent d’écumer les mers.

Le nom d’Avery m’a rappelé une petite anecdote… Il y a quelques années, un nouvel immeuble a été livré à quelques rues de chez moi. Il porte le nom de « Avry ». Mais un petit malin s’était amusé à écrire ceci sur la plaque :

panneau "Tex" Avery

 

J’avais trouvé cela si amusant que je n’avais pas pu m’empêcher de photographier le panneau (qui a d’ailleurs été très vite remplacé). Après toutes ces recherches sur Henry Avery, je me suis demandée si le nom de cette résidence avait un lien avec le pirate (après tout le nom du pirate est orthographié de différentes façons). Mais malgré de nouvelles recherches, je n’ai pu en avoir la confirmation…
Alors si quelqu’un a une information à ce sujet, qu’il laisse un petit commentaire 🙂

BONNE LECTURE !

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