Errance animale (4) : Toffee – partie 2

Ce mercredi 20 septembre, j’ai rendez-vous avec l’autre vétérinaire de la clinique. Le chaton a passé la nuit et le traitement semble avoir eu quelques effets. Il s’est aussi nourri. Je me sens rassurée.
Le vétérinaire propose une radio. Revêtu d’une veste de protection, il emmène le chaton dans une salle et en ressort quelques minutes plus tard pour le ramener en soins intensifs. Lorsqu’il vient me chercher dans la salle d’attente, son visage est grave et il m’annonce d’emblée que les nouvelles ne sont pas bonnes.
L’état du chaton est pire que ce qu’il pensait.
Il me fait entrer dans la salle de radiologie. Au fond de la petite pièce est allumé un écran. Mes yeux se posent sur les clichés en noir et blanc. Mon cœur loupe un battement. Je n’ai pas besoin d’avoir fait médecine pour comprendre que ce que je vois n’est pas normal. Les explications du vétérinaire ne font que confirmer mes craintes. Le diaphragme est perforé et l’intestin grêle est passé dans la cage thoracique. La surimpression des poumons et des intestins fait froid dans le dos. Dans le ventre du chaton, il ne reste que le colon, tendu en direction de sa poitrine. Il y quand même une bonne nouvelle : l’absence d’hémorragie interne, comme le craignait la vétérinaire, hier.

Comment a-t-il réussi à survivre après un tel traumatisme ?
Mais les mauvaises nouvelles ne sont pas terminées. La seconde radio montre deux fractures à la patte postérieure droite : une au fémur et l’autre au tibia.
La colonne vertébrale et la moelle épinière ne sont pas touchée. C’est un soulagement.

Le vétérinaire me propose, comme sa consœur de la veille, deux solutions : l’euthanasie ou une opération de réparation du diaphragme avec seulement 25 % de chance de survie à l’anesthésie et au choc opératoire. Je dois prendre ma décision rapidement car si j’opte pour l’opération, il faut qu’elle ait lieu immédiatement.
Le vétérinaire m’explique aussi que, s’il survit à cette première intervention, une seconde sera nécessaire pour poser des plaques sur les os de la patte. Les fractures sont en biais et les os se sont décalés.
Le vétérinaire voit que je suis sous le choc et il me demande si je peux en discuter avec quelqu’un. Impossible, mon mari est au travail et donc injoignable. Encore une fois, je vois des points noirs devant mes yeux et mes jambes se ramollissent. Il n’y a pas de chaise dans la salle de radiologie. Je m’excuse auprès du vétérinaire et me laisse glisser le long du mur sur lequel j’ai pris appui.
Dans mon cerveau, c’est l’ébullition. Je revois le chaton, son regard, j’entends ses miaulements, je pense au fait qu’il s’alimente. Je ne me résous pas à le faire piquer. C’est un petit, un bébé, qui a la vie devant lui. Ce n’est pas comme la fois où j’ai dû prendre la décision de faire piquer ma vieille chatte, Leeloo, car ses reins avaient lâché et qu’aucun traitement n’aurait pu la guérir.
Vu l’état du chaton, je me dis « autant tenter l’opération ». S’il doit partir, il le fera durant l’anesthésie, tranquillement, paisiblement. S’il résiste, alors je n’aurais pas à me demander toute ma vie, si j’ai fait le bon choix. Le vétérinaire me rappelle que même s’il survit à l’opération, rien ne sera encore gagné et que le chemin vers la guérison sera long et semé d’embûches.

Comment ce chaton peut-il avoir de telles blessures ? Son pelage couvert de cambouis laisse supposer qu’il est entré dans un moteur de voiture. Au démarrage de celle-ci, il a dû recevoir un choc, probablement par la courroie. La patte s’est alors brisée et les viscères ont été compressées, remontant dans le thorax en déchirant le diaphragme.

Je comprends à présent ses cris. Le pauvre petit, comme il doit souffrir ! C’est difficile de se représenter la douleur qu’il doit ressentir. Je comprends aussi le comportement de la chatte. Pour elle, son petit était perdu. Elle l’a éloigné de sa portée et ne s’en occupait plus, l’abandonnant à son agonie.

Mais moi, je ne peux pas me résoudre à le laisser mourir : il miaule, se redresse comme il peut, accepte de se nourrir. Au fond de moi j’en suis persuadée : ce petit veut vivre et il est prêt à se battre pour cela. Il a juste besoin qu’on l’aide et que l’on croit en lui. Les vétérinaires et les auxiliaires l’aideront. Moi, je croirais en lui. Je ne peux rien faire d’autre. Et je suis sûre que des pensées positives l’encourageront.

Ma décision est prise. Le chaton sera opéré avant la fin de la matinée. Je suis soulagée d’avoir fait ce choix, mais terriblement inquiète. Le vétérinaire m’a promis d’appeler dès la fin de l’intervention, vers midi.

Le téléphone portable ne me quitte pas. Impossible d’avaler quoi que ce soit. Mon estomac est noué. Je me répète comme un mantra « bats-toi petit chaton, accroche-toi, tu es un petit costaud ! ». Lorsque le téléphone sonne enfin, je suis paralysée. Ma fille m’enjoint de le décrocher. A l’autre bout du fil, le vétérinaire m’apprend que l’opération s’est bien passée, que le chaton est en réveil. Mais cette bonne nouvelle est vite nuancée. La radio n’avait pas révélé qu’une partie du foie était aussi passée de l’autre côté du diaphragme. L’organe a l’air intact. C’est déjà ça. Le chaton n’est pas sauvé pour autant, juste en sursis pour les prochains jours. Une partie de ses intestins n’a pas été irriguée en sang et le risque de nécrose est important. Lorsque je raccroche, je suis partagée, une nouvelle fois, entre le soulagement et l’inquiétude.
Le soir, nous allons tous les trois lui rendre visite. Je m’attendais à ce qu’il soit réveillé, mais il est encore endormi. Le choc post-opératoire, m’informe le vétérinaire. La respiration du chaton est calme, régulière, lente. Rien à voir avec celle de ces deux derniers jours.

Jeudi 21 septembre. Petit bout d’affaire, comme je le surnomme, est réveillé et semble en pleine forme. Il regarde autour de lui, miaule, prend son lait. Il arrive à se déplacer jusqu’à sa litière en traînant sa patte cassée. Elle se cogne sur les rebords du bac. J’ai mal pour lui.
Pour les jours à venir, le chaton restera à la clinique. Il sera suivi par l’équipe et devra prendre un traitement : antibiotiques, anti-inflammatoires, anti-douleurs.

Chaque jour, je continue à passer à la clinique, matin et soir. Il semble aller de mieux en mieux, même si le vétérinaire reste prudent. L’état de l’intestin l’inquiète.
Mais le week-end arrive : presque deux jours sans aller voir le chaton et prendre de ses nouvelles. Heureusement, comme promis, le vétérinaire m’appelle, le dimanche matin. L’état du petit bout est stable. Il a fait des selles, ce qui est bon signe.
Il se bat et a la rage de vivre. Je suis sûre qu’il vaincra. C’est mon petit « Rocky Balboa » !

Chaton après son opération abdominale

Ce lundi 25 septembre, le vétérinaire est optimiste. Il trouve que l’état du chaton s’est nettement amélioré. Il envisage de procéder à la seconde opération, celle de la patte. Mais ce sera seulement demain après-midi car le chaton a bu goulûment son lait ce matin et il n’est donc plus à jeun. L’opération sera longue : 3 heures. Le vétérinaire a un doute pour le tibia. L’os est si fin, qu’il ne sait pas s’il pourra mettre une plaque. Moi, ce qui m’inquiète, c’est la proximité des deux anesthésies générales.

Le soir, avec Melba, nous nous rendons à la clinique pendant la promenade. Je l’entends miauler. Melba s’est immobilisée, les oreilles dressées. L’auxiliaire va chercher le chaton. Lorsqu’elle revient, Melba se met à remuer la queue et se redresse pour voir le chaton qui est dans les bras de l’auxiliaire. D’une main j’aide Melba à rester debout et de l’autre je gratouille la tête du petit bout. Melba a l’air vraiment heureuse de revoir le chaton qu’elle a trouvé et retrouvé. Sent-elle qu’il va mieux ? Que sa vie n’est plus en danger ?

Mardi 26 septembre. L’opération n’aura lieu qu’en milieu d’après-midi, alors je vais le voir le matin. L’après-midi est longue sans nouvelles. Je passe quand même à la clinique lors de la promenade de Melba pour savoir. Mais le chaton est toujours au bloc. L’auxiliaire me rassure en me disant qu’il respire toujours. Ce n’est que vers 19 h que le vétérinaire m’appelle. L’opération s’est bien passée, le chaton a été mis en couveuse et se réveille. Mais – comme il faut toujours qu’il y ait un « mais » – la jeunesse de ses os a rendu la tâche plus ardue. Le vétérinaire ne peut garantir que les clous qui maintiennent les plaques resteront dans les os, encore trop mous. « c’est comme planter un clou dans une plaque de placoplâtre ». L’image choisie par le vétérinaire est parlante. Seconde inquiétude : une possible infection. Les antibiotiques seront continués dès le lendemain. Troisième inquiétude : les muscles de la cuisse. Le chaton ayant gardé sa patte cassée repliée, les muscles se sont raccourcis. Il faudra l’aider, par des séances de kiné, à plier sa patte au niveau de la rotule. Sans cela, la patte risque de se raidir et il faudra l’amputer. Encore une fois, lorsque je raccroche, je suis partagé entre le soulagement et l’inquiétude. Bien sûr, cette fois, ce n’est plus sa vie qui est en danger, mais j’espère qu’il n’y aura plus de complications et que le bout du tunnel arrive enfin.

Après sa seconde opération (chirurgie orthopédique)

Vers « Errance animale (3) partie 1 »

Vers « Errance animale (3), partie 3… l’épilogue »