Pierres de mémoire

Depuis que la chienne Melba est entrée dans ma vie, mes journées sont rythmées d’une sortie running avec elle, le matin, et d’une promenade, le soir. Chaque jour, vers 17h00, j’emprunte invariablement le même itinéraire (pas d’autres choix, en ville) pour que Melba puisse se défouler les « papattes » et faire ses « petites affaires »… C’est grâce à ces promenades quotidiennes que j’ai découvert un lieu auquel je n’avais jamais prêté attention jusqu’alors. Il faut dire que j’y passais en courant, sans prendre le temps de m’y arrêter pour savoir qu’elle était cette étrange installation de pierres…

En effet, sur l’esplanade de la Trinité, derrière la médiathèque François Mitterrand de Saint-Denis, se dressent sept pierres de différentes tailles et formes. En se rapprochant, on remarque que les pierres sont gravées. Gravées dans des langues différentes. Les graphies chinoises et tamoules sont immédiatement identifiables. Une troisième est couverte d’un texte en anglais. Pour les autres, on hésite. Est-ce du français ? Du créole ? On repère quelques mots rappelant du malgache ou du créole sur deux pierres. Et puis que signifie les textes ? Pas facile de les comprendre. On tourne autour des pierres pour déchiffrer les mots. L’une d’elle semble être en français, mais les mots sont étranges, inconnus tout en étant familiers. Troublant. Alors pour en savoir un peu plus sur ce lieu et ces pierres j’ai mené ma petite enquête.

Archipel de pierres gravées

Ces pierres font partie d’un ensemble plus vaste qui compose le mémorial aux esclaves de la Réunion. Il a été inauguré le 20 décembre 1998 à l’occasion des cérémonies du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage à la Réunion (petit rappel, Sarda Garriga a annoncé que l’esclavage était aboli sur l’île, le 20 décembre 1848). Ce sont deux dalles gravées, posées sur l’herbe, comme un livre ouvert, qui nous l’apprennent. On découvre aussi que les pierres gravées ont été réalisées par Eric Pongérard, sculpteur réunionnais et que les textes ont été écrits par Pierre-Louis Rivière, écrivain réunionnais.


Chacune des sept pierres a été gravées dans une des langues des communautés ayant créé la langue créole : le français, le tamoul, le malgache, le swahili, le chinois, l’anglais et, bien sûr, le résultat de tout ce métissage linguistique : le créole.  Mais pourquoi avoir gravé des pierres ? Pour le sculpteur, il s’agissait d’un travail de scarification de la pierre. Ces gravures symbolisent les scarifications qui servaient à marquer les esclaves. Des marques indélébiles sur la peau, des cicatrices en relief.

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Ces pierres n’ont pas été posées au hasard sur l’esplanade. Elles sont dressées sur des petites buttes de terre et d’herbe qui semblent émerger du sol, comme autant d’îles composant un archipel. En se plaçant dos à Saint-Denis, le positionnement des pierres prend sens. La pierre gravée en créole s’impose. A sa droite, la pierre gravée en Swahili, symbolisant l’Afrique, et à sa gauche, la pierre gravée en malgache pour la grande île qu’est Madagascar. Un peu plus loin, l’Inde et la Chine sont symbolisées par les pierres gravées en Tamoul et en Chinois. Les deux autres pierres représentent l’Europe avec celle gravée en anglais et celle gravée en français, qui est la plus éloignée. Autour de ces pierres, des arbres majestueux se dressent. Rappel des pays évoqués par les pierres, comme les baobabs d’Afrique ou l’imposant banian venu de l’Inde…


Un peu plus loin, un croissant de béton semble sortir de terre, comme si on avait creusé pour le mettre à jour.

Au centre de ce mur incliné, encore des mots gravés dans la pierre : « à la mémoire des esclaves réunionnais 20 décembre 1848 / 20 décembre 1998 ». Pour le sculpteur, ce mur incliné symbolise un pouce géant qui aurait appuyé sur le sol pour y laisser son empreinte. Un pouce qui aurait fouillé la terre en quête de traces.
Au moment de l’inauguration, Les mots gravés sur le mur n’existaient pas. A la place, sept plaques de verre ciselées avaient été fixées sur le mur de béton. Des plaques portant les noms de 1848 esclaves, en mémoire aussi à l’année de l’abolition. Mais suite à des actes de vandalisme, les sept plaques ont été remplacées par une plaque de basalte portant une inscription à la mémoire des esclaves.

A quelques mètres, à gauche de ce mur, six stèles de métal rougi semblent surgir de terre en formant un arc de cercle.

En se rapprochant, on découvre que chacune d’entre elles présente un personnage qui a marqué l’histoire de la Réunion : Etienne Régnault, commandeur de Bourbon et fondateur de Saint-Denis ; Félix Guyon, chirurgien et fondateur de l’école urologique française, né à la Réunion ; Furcy, un affranchi ; Catherine Heros, l’une des premières femmes de l’île ; Anne Mousse, une des premières natives de l’île (peut-être même la première) ; Abdelkrim Al-Katthabi, chef de guerre exilé à la Réunion.

    

    

     

Ces pierres gravées – que l’écrivain, Pierre-Louis Rivière décrit dans son texte comme des « crânes anciens, roches hantées par l’âme des morts » – et l’inscription du mur sont un bel hommage aux esclaves, dont les noms et les sépultures ont été oubliés. Elles racontent, à leur manière, l’histoire de l’île de la Réunion, ancienne colonie française. Une histoire née dans la souffrance et l’humiliation de l’esclavage. Avec, au final, une île unique où des peuples différents se côtoient pour n’en former qu’un et des langues d’origines diverses qui ont donné naissance au créole réunionnais.

Ce lieu de mémoire a été inauguré en présence de nombreuses personnalités politiques et religieuses de la Réunion : le représentant de l’UNESCO, le Ministre de l’Outre-Mer, le Député Maire de Saint-Denis, le Préfet de la Réunion, le Président du Conseil Général, le Président de la Région, le Président du comité de la célébration de l’abolition de l’esclavage. Aux côtés de tout ce beau monde, de nombreux Réunionnais sont venus assister à l’évènement.  A l’origine du projet du mémorial, le FRAC (Fond Régional d’Art Contemporain). Le projet de l’esplanade a été choisi par la ville de Saint-Denis et financé par le Conseil Général.

Mais toutes ces personnalités et ces curieux – ainsi que les promeneurs qui déambulent chaque jour sur le mémorial – n’ont sans doute pas réalisé le travail titanesque que le projet nécessitait. Les pierres ont été acheminées depuis la Montagne et placées sur l’esplanade. Elles ont été sculptées sur place par l’artiste, qui a veillé à en respecter les formes et les ondulations. Le sculpteur a débuté sa gravure par le haut de la pierre, et a tourné autour d’elle jusqu’en bas. Le texte, quant à lui, a été confié à un écrivain réunionnais. Mais pas question pour le sculpteur de graver un texte moralisateur, historique ou didactique. Place à la poésie et à la magie. L’artiste veut une « sculpture de mots ». Alors l’écrivain s’amuse avec les sonorités créant un texte énigmatique où les mots s’entrechoquent, se télescopent, s’inventent. Un texte que le curieux est amené à décrypter, tel un archéologue.

Voulez-vous vous amuser à décrypter le mystérieux texte des pierres ? Voici la version en français créé par Pierre-Louis Rivière et gravé par Eric Pongérard :

« devenaître hemmne. aller, alliés. écrouler le trembletrouble. mormur. mémorte de l’île exailée et l’amer. bonrbons suâcrés, esclavolés. encamp d’enchaîn aboyli. s’éffalcent les routes, les larmes même. horigêne. hontétue. je caresse la rochecrâne hentée, sans peur. aux peaupierres, éclosent les évoulûttes enluminhumaines. muez ! muez ! errebois, arbres marcherrants. rêvivre, andrihonour, humamhoureux de la divoîle morgabelle »

Alors ? Vous avez réussi ? Pas facile hein ? Allez, je ne vais pas vous faire languir plus longtemps. Voici la version transmise aux traducteurs. Magnifique, non ?

« Devenir, naître enfin humain, pleinement, comme un chant. Aller, avancer solidaire. Abattre la peur qui nous empêche, cesser les murmures stériles. Sortir de l’oubli la mémoire de l’île aux ailes arrachées, et le passé amer. L’histoire volée de l’esclavage, masquée derrière le sucre des images. Histoire d’hommes vendus aux enchères, de camps, histoire de marrons, Anchain, hommes abolis par la rage des chiens. Un jour l’avenir s’efface, falsifié, le passé aussi. Reste la gêne horrible de l’origine, cette honte tenace. Moi, je caresse des crânes anciens, roches hantées par l’âme des morts et je n’ai pas peur. À fleur de pierres, greffes nouvelles, éclosent en volutes les luttes voulues, enluminures de l’histoire humaines. Muez ! Muez ! Arbres errants, hommes pour demain. Revivez le rêve d’or, honneur d’Andrianoro, humanité enfin heureuse, amoureuse de la Diva Morgabin, l’île divine, voile levée sur l’océan, belle et orgueilleuse. »

Qu’en est-il de ce mémorial à ciel ouvert, presque vingt ans plus tard ?
Les pierres sont toujours dressées fièrement, bravant le temps et les éléments. Des promeneurs s’arrêtent pour découvrir les personnages historiques dont la vie est écrite sur les stèles de métal. D’autres déambulent entre les pierres gravées, tentant d’y lire les inscriptions. Certains s’assoient à leur pied pour lire un roman ou méditer. D’autres encore n’y font que passer, ne prêtant aucune attention aux pierres ou au mur. Et, chaque fin de semaine, des familles se réunissent autour et dans le mémorial pour le pique-nique dominical. Mais ces familles qui festoient, la musique à fond en ce lieu de mémoire, ont-elles conscience de ce qu’il représente ? Le voient-elles encore ? En comprennent-elles le sens ? Pas sûr. Surtout lorsqu’après leur départ, le sol est jonché de restes de pique-nique.
Ce mémorial, lieu de mémoire, d’hommage et d’histoire, mérite d’être respecté et préservé des actes de vandalisme. Et pour cela il semble nécessaire de lui redonner du sens, car pour beaucoup de nos concitoyens, la symbolique du lieu reste hermétique. Ce mémorial doit demeurer un lieu de méditation, de recueil et d’hommages, où les manèges bruyants et colorés n’ont pas lieu d’être (en octobre 2011, des manèges avaient été installés sur l’esplanade, provoquant l’indignation du CRAN Réunion (Conseil Représentatif des Associations Noires) face à la profanation du mémorial. Afin de rappeler à la mairie de Saint-Denis ses responsabilités, chaque pierre avait été revêtue d’un foulard noir.)

Alors, si vous passez par là, arrêtez-vous et prenez le temps de déchiffrez les pierres.

sources :
Défense du patrimoine architectural de la Réunion
Zinfos974

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Héva et Anchaing

L’histoire de la Réunion s’est écrite dans le sang et la sueur des esclaves. Leurs conditions de vie et de travail inacceptables et terribles ont pourtant donné naissance à de belles histoires, pleines d’espoir et de rêves de liberté. Comme celle d’Héva et d’Anchaing. Ce couple n’a pas d’histoire officielle, mais plutôt une légende, enfin pour être précise, une légende aux multiples versions.

Anchaing (qui peut s’écrire aussi Enchaing, Anchain, Anchaine, Anchingue, Encheing ou encore Ansin) était un esclave. Ce fut chez son maître qu’il rencontra Héva, une jeune esclave. Ils tombèrent amoureux l’un de l’autre. Mais Héva était victime des brutalités du maître qui, pour un vase brisé, la fit battre de vingt coups de fouet. Anchaing, ne pouvant supporter de voir son aimée souffrir de la sorte, décida de s’enfuir avec elle de la plantation. Le couple rejoignit le lit de la rivière du mât avant de trouver refuge sur un piton réputé inaccessible du cirque de Salazie. Les montagnes les plus hautes et les plus isolées de l’île abritèrent leur amour. Héva donna à Anchaing sept – ou huit – enfants.

La famille d’Héva et d’Anchaing vécue de chasse, de pêche, de cueillette et de culture. Une vie dure, mais faite de joie et de liberté. Mais cette liberté avait un prix : la vigilance. Car les maîtres blancs ne cessaient de harceler et de faire pourchasser les esclaves marrons. Certains chasseurs furent tristement célèbres à cause de leur ténacité et de leur cruauté. Le chasseur professionnel Bronchard  fut commandité pour ramener Héva et Anchaing en servitude ou les tuer.

Anchaing manqua un jour de vigilance. Il alluma un feu en pleine journée, alors que le chasseur rodait dans les environs. En apercevant la fumée s’élever du piton, Bronchard comprit qu’il s’agissait d’un campement de marrons.

Concernant la capture d’Héva et d’Anchaing, les versions diffèrent. L’une d’elle raconte que Bronchard captura Anchaing, Héva et leurs enfants et les ramena en servitude chez leur maître. Dans une autre version, le maître étant mort, sa fille, Margot, affranchit toute la famille. Dans une troisième version, Anchaing fut tué par Bronchard, qui ramena Héva et ses enfants chez le maître. Dans la dernière version, Anchaing se précipita dans le vide pour éviter la balle du chasseur. Celui-ci chercha le corps d’Anchaing afin de lui couper la main et la ramener comme preuve de sa réussite, mais il ne le trouva pas.

Bien que vivant isolés et cachés, les esclaves marrons* étaient solidaires entre eux et nouaient des alliances familiales. Ainsi deux des filles d’Héva et d’Anchaing épousèrent de grands chefs marrons. Marianne se maria avec Cimandef – qui deviendra également célèbre –  et Simangavole avec Matouté.

Le piton où se sont réfugiés Héva et Anchaing culmine à 1356 m et porte le nom de Piton d’Anchaing.

L’histoire d’Anchaing et d’Héva a inspiré poètes et écrivains. Ainsi Auguste Lacaussade écrivit deux versions de son poème « les goyaviers ». Louis Héry écrivit sa version de l’histoire

Le lac des goyaviers et le Piton d’Anchaine (extrait) version de 1839

Mais quel est ce piton dont le front sourcilleux
Se dresse, monte et va se perdre dans les cieux ?
Ce mont pyramidal, c’est le piton d’Anchaine.
De l’esclave indompté brisant la lourde chaîne,
C’est à ce mont inculte, inaccessible, affreux,
Que dans son désespoir un nègre malheureux
Est venu demander sa liberté ravie.
Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;
Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,
Il arrosait le sol de ses libres sueurs.
Il vivait de poissons, de chasse et de racines:
Parfois, dans la forêt ou le creux des ravines,
Aux abeilles des bois il ravissait leur miel,
Ou prenait dans ses lacs le libre oiseau du ciel.
Séparé dans ces lieux de toute créature,
Se nourrissant des dons offerts par la nature,
Africain exposé sur ces mornes déserts
Aux mortelles rigueurs des plus rudes hivers,
Il préférait sa vie incertaine et sauvage
A des jours plus heureux coulés dans l’esclavage ;
Et, debout sur ces monts qu’il prenait à témoins,
Souvent il s’écriait : Je suis libre du moins !

Les Salaziennes, 1839, Auguste Lacaussade

Le lac des goyaviers et le Piton d’Anchaîne (extrait) version de 1852

Voici le pic altier dont le front sourcilleux
Se dresse, monte et va se perdre au fond des cieux.
Ce morne au faîte ardu, c’est le Piton d’Anchaîne.
De l’esclave indompté brisant un jour la chaîne,
C’est à ce bloc de lave, inculte, aux flancs pierreux,
Que dans son désespoir un nègre malheureux
Est venu demander sa liberté ravie.
Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;
Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,
Il arrosa le sol de ses libres sueurs.
Il vivait de poissons, de chasse, de racines :
Dans l’ombreuse futaie ou le creux des ravines
Aux abeilles des bois il ravissait leur miel ;
Il surprenait au nid ou frappait dans le ciel
Sa proie. Et seul, tout seul, et fière créature
Disputant chaque jour sa vie à la nature,
Africain exposé sur ces pitons déserts
Aux cruelles rigueurs des plus rudes hivers,
Il préférait la lutte incertaine et sauvage
À des jours plus cléments passés dans l’esclavage,
Et debout sur ces monts qu’il avait pour témoins,
Souvent il s’écriait : « Je suis libre du moins ! »

Poèmes et paysages, tome 2, 1852, Auguste Lacaussade

“Heva ne fit pas attention  à ce que dit Anchaine, mais elle ajouta avec mélancolie :

– Je suis triste depuis quelques jours. J’ai eu un songe : je dormais près de toi avec nos enfants ; j’ai cru voir, sur un sommet, au milieu des branches amassées, un nid de colombes. Le père et la mère étaient avec leurs petits, ceux d’une première et ceux d’une seconde couvée. Ils étaient quatre d’une inégale grandeur comme nos enfants, joyeux et bien portants comme eux. Tout à coup j’ai vu de l’horizon venir un oiseau de proie, la papangue aux pieds jaunes ; qui s’est abattu sur le nid, en un instant le père, la mère et les petits étaient sous sa serre… Alors je me suis réveillée avec effroi.”

Salazie ou le Piton d’Anchaine, légende créole, Auguste Vinson, 1888.

 » Un Madécasse* nommé Anchaing, pour se soustraire à une punition, se sauva dans les grands bois, et comme, à cette époque, le bassin de la rivière du Mât était inculte et inhabité, notre fugitif crut qu’il y trouverait, en toute sécurité, le vivre et le couvert. Il gravit le piton presque inaccessible qui s’élève à une hauteur de dix-huit cents pieds au-dessus des forêts environnantes, et suivi de sa femme, il y planta sa tente, où plutôt les fourches de son ajoupa*, car au haut de sa forteresse il avait trouvé, avec l’indépendance, les nécessités de la vie, de l’eau, des songes, des fanjans, sorte de fougère dans les Madécasses savent tirer une fécule nourrissante, et enfin une plate-forme assez spacieuse pour qu’on pût y cultiver quelques racines.
Il faut si peu à l’homme sauvage ! Bref, il trouva à y vivre, car il y vécut sans trouble et sans inquiétude pendant dix ans ; il y devint le chef d’une nombreuse famille en donnant le jour à sept enfants qui jamais, depuis leur naissance, n’avaient fait un pas hors de la montagne paternelle. Anchaing, du haut de son donjon, planait sur toute la région adjacente, avait l’œil constamment au guet, et le solitaire voyait et entendait tout à deux ou trois lieux à la ronde. Au moindre bruit suspect, à la moindre apparition inquiétante, il se tenait coi avec sa progéniture, tapis sous le feuillage, et les détachements passaient et repassaient sans avoir jamais soupçonné qu’une famille entière d’êtres humains vécût isolée sur la pointe d’un obélisque de lave, comme les Corneilles en Europe sur la flèche de nos clochers.
Enfin (car tout bonheur a son terme), une fois Anchaing s’écartant de sa prudence ordinaire, alluma du feu en plein jour. Précisément ce jour-là un chef de détachement rôdait, par malheur, aux environs, chassant aux grands marrons, et guettant sa proie. C’était un vieux routier qui en voyant une vapeur bleue s’élever par un temps clair, du sommet du piton, reconnut avec son oeil de lynx la fumée, si facile d’ailleurs à distinguer des autres nébulosités. Aussitôt il se dit : Point de fumée sans feu, et point de feu, autre que celui du volcan, sans main qui l’allume. Je cherchais des marrons, j’en tiens. Et aussitôt, ardent à la curée, le chef du détachement grimpa à l’escalade avec ses hommes et surprit au sommet du piton le pauvre Anchaing qui, avec sa femme et ses enfants, fut reconduit à son maître. Celui-ci, comme bien vous le pensez, le reçut à merci et lui fit grâce de la peine encourue. Les enfants nés dans le bois promenèrent pendant longtemps un oeil de stupeur sur tout ce qu’ils voyaient dans les bas. Tout était étrange pour eux dans la vie civilisée. Pendant plusieurs jours, ils ne purent voir un cheval ou tout autre gros animal sans prendre la course en frissonnant de terreur. « 

Le Piton d’Anchaing, Album de La Réunion, Louis Hery,  édité par Louis Antoine Roussin, 1860

Esclave marron : esclave en fuite
Madécasse : malgache (inusité de nos jours)
Ajoupa : hutte portée sur des pieux et recouverte de feuilles et de ramées.

 

Furcy, l’esclave qui osa

Voici l’histoire incroyable de Furçy, un esclave qui en 1817, osa assigner son maître en justice pour faire valoir son statut d’homme libre !

« Je me nomme Furcy. Je suis né libre dans la maison Routier, fils de Madeleine, Indienne libre, alors au service de cette famille. Je suis retenu à titre d’esclave chez Monsieur Lory, gendre de Madame Routier. Je réclame ma liberté : voici mes papiers ».

Voici les mots qu’aurait prononcé Furçy pour réclamer sa liberté et que l’on peut lire dans le livre de Mohammed Aïssaoui « l’affaire de l’esclave Furçy ».

Voici un commentaire très intéressant d’une lectrice de cet ouvrage et l’avis d’une seconde.

Sur les ponts, sur les galets, sur les arbres, un message est apparu depuis quelques années « Libèr Nout Furcy ». Ces mots sont le fait d’un collectif qui souhaite faire connaître au plus grand nombre l’histoire de l’esclave Furçy.

 

20 désamb

Aujourd’hui est un jour de fête et de commémoration à la Réunion.

défilé 35
Le 20 décembre, les Réunionnais célèbrent la « fête de la liberté » ou « Fet Kaf » qui commémore la proclamation de l’abolition de l’esclavage par Sarda Garriga, le 20 décembre 1848, à la Réunion.
Bien que ce jour soit considéré comme férié sur l’île, beaucoup de magasins restent ouverts (approche des fêtes de fin d’année oblige). Par contre dans toutes les communes, des manifestations sont organisées : expositions, « kabars » (concerts, fêtes), défilés… A saint-Denis, Chaque quartier a défilé au son des instruments traditionnels et dans des costumes plus colorés les uns que les autres.

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Un peu d’histoire…

Avec le développement de la culture du café à l’île Bourbon – au XVIIIème siècle – de nombreux esclaves sont amenés dans l’île. Ils proviennent majoritairement de Madagascar, de l’Inde et d’Afrique de l’Est. Entassés à fond de cale dans des bateaux négriers, beaucoup périssent durant le voyage. Arrivés à Bourbon ils deviennent un « bien meuble », une marchandise et une force de travail que l’on négocie, vend et achète. Ils ne possèdent rien mais sont la possession d’un maître qui leur attribue un nouveau nom afin d’affirmer encore plus sa propriété et de les couper de leurs racines.

En 1723, paraît le Code Noir (directement inspiré du Code Noir des Antilles, daté de 1685) composé de 54 articles qui organisent l’esclavage. Les esclaves y sont considérés comme des « biens meubles » – comme le sont un cheval ou une table – et peuvent donc être vendus, donnés ou légués en héritage (article 44). C’est le maître qui donne son autorisation pour les mariages (article 11) et tout enfant né d’esclaves est esclave lui aussi (article 12).


Le code Noir précisait aussi les punitions auxquelles étaient soumis les récalcitrants. Ainsi l’esclave qui osait frapper son maître était puni de mort (article 33). Même peine pour l’esclave qui était surpris à voler (article 35). Quand aux esclaves qui osaient s’enfuir (on les appelait les « marrons »), leur punition était terrible : oreilles coupées et marquage au fer sur l’épaule pour la première tentative, jarret coupé et marquage au fer sur l’autre épaule pour une seconde tentative, exécution pour la troisième fuite (article 38).
Le code noir impose aux maîtres de fournir à chaque esclave des habits (article 25) et de la nourriture (article 22). Il impose aussi des limites afin d’éviter que les maîtres infligent des punitions abusives et barbares… Mais la réalité était tout autre et beaucoup de maîtres faisaient comme bon leur semblait, car rarement inquiétés pour leurs excès…

Suite à la Révolution française de 1789, l’esclavage est aboli en 1794. Afin d’annoncer aux colonies l’abolition de l’esclavage, des émissaires du gouvernement furent envoyés à la Réunion. Mais les colons et les assemblées coloniales de l’île refusèrent de mettre en oeuvre ce décret. En 1802, Napoléon Bonaparte rétabli la condition servile. La traite, supprimée en 1801, devint clandestine. En 1848, le gouverneur provisoire de la IIème république aboli définitivement l’esclavage dans les colonies et les possessions françaises (décret du 27 avril 1848). A la Réunion, 62 151 esclaves sont concernés, soit 60% de la population totale de l’île (qui s’élevait alors à 102 584 habitants).

Proclamation abolition Sarda Garriga

Le commissaire de la République Sarda Garriga arrive dans l’île le 13 octobre 1848. Il a été chargé par le gouvernement provisoire de mettre en oeuvre le décret. Quatre jours plus tard, il promulgue le décret d’abolition et le 24 octobre il officialise le texte sur le travail obligatoire pour les nouveaux affranchis. Durant près d’un mois, Sarda Garriga parcourt l’île afin de rassurer les propriétaires d’esclaves qui craignent la vengeance de leurs esclaves et qui sont inquiets de la perte de cette main d’oeuvre gratuite. Sarda Garriga informe aussi les anciens esclaves sur leurs droits et devoirs que leur impose leur nouveau statut. Il leur conseille de travailler chez leurs anciens maîtres sans quoi ils seront considérés comme vagabonds.

Ce n’est que le 20 décembre 1848 que la liberté sera accordée aux esclaves, soit deux mois après la promulgation du décret par Sarda Garriga (comme précisé dans l’article 1er du décret du 27 avril 1848).

Un petit doc audio et un test de compréhension orale ici (test2) !

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