La menace cyclone

Comme tous les ans en cette période de l’année, l’Océan Indien connait une forte activité cyclonique. Et comme tous les ans, la Réunion n’échappe pas au passage, plus ou moins proche, de tempêtes et cyclones tropicaux.
Voici un petit compte-rendu du passage de Berguitta, le troisième système de la saison, avec cartes de trajectoire, bulletins cycloniques et mes observations du ciel.

A noter : Les prévisions de trajectoire et d’intensité sont à considérer avec prudence compte tenu de leur incertitude. Elles ne concernent que la position du centre du phénomène, sans considération sur son extension.

Vendredi 12 janvier 2018

Bulletin de Météo France Réunion : La zone perturbée est située  à 16 heures locales à 1365 km de La Réunion, par le point  16.6 Sud / 67.9 Est. Son  déplacement en direction Ouest-Sud-Ouest se fait à une vitesse de 15 km/h. La pression estimée au centre est de 1000 HPA.

Ce troisième système de la saison pourrait devenir tempête tropicale modérée entre le 13 et le 14 janvier prochain, avant de devenir une forte tempête tropicale le 15 janvier, puis cyclone tropical entre le 16 et le 17 janvier. L’île Rodrigues devrait se trouver sous l’influence du système dès ce week-end.

De ma fenêtre : le temps est couvert. Le soleil et les nuages se disputent le ciel. Impossible de prévoir le temps qu’il fera aujourd’hui. Casquette ou parapluie ? Il a encore plu cette nuit, car les routes et les trottoirs sont trempés. Tout le monde en a assez des fortes pluies et des orages qui se succèdent depuis le début du mois.

prévision de trajectoire au 12/01/2018 à 16 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Samedi 13 janvier 2018

Bulletin de Météo France Réunion : A 10h (heures locales), la dépression tropicale se situe à 1050 km de nos côtes, au secteur Est-Nord-Est, à 17.7° Sud et 65.2° Est. La pression estimée en son centre est de 999 HPA. Elle se dirige vers l’Ouest-Sud-Ouest à 11 km/h et pourrait devenir cyclone tropical à partir de lundi.

De ma fenêtre : Enfin un peu de soleil ! Voilà qui change ! Il y a un peu de vent et il fait lourd.

prévision de trajectoire au 13/01/2018 à 10 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Dimanche 14 janvier 2018

Bulletin de Météo France Réunion : Le système s’est renforcé et est devenu tempête tropicale modérée. Elle a été baptisée Berguitta et se situe, à 4h, à 830 km de La Réunion au secteur Est-Nord-Est à 18.2° Sud et 63.2° Est. Son déplacement vers l’Ouest est de 9 km/h. La pression estimée en son centre est de 995 hPa.

Les prévisions sont plus pessimistes que la veille. Le système se renforce progressivement et pourrait – selon les prévisionnistes – passer au stade de forte tempête tropicale lundi 15 janvier puis au stade de cyclone tropical le mardi 16 janvier et au stade de cyclone tropical intense le jeudi 18 janvier. Si sa trajectoire ne change pas, il pourrait passer très près de la Réunion.

De ma fenêtre : Une grosse averse et des rafales de vent à 2 heures du matin. Les stores claquent contre la baie vitrée, le vent siffle, mais je suis trop endormie pour me lever et fermer la fenêtre. A 3h30, le calme est revenu. Je peux me rendormir. Ah, non… C’est l’heure de se lever, pour se préparer à l’entrainement quotidien !
Il y a un magnifique soleil et le ciel est d’un bleu limpide. Mais le vent souffle par rafales. Pas difficile de deviner qu’une tempête tropicale rode dans les parages.
Les chats sont surexcités. Je ne les ai jamais vus comme cela. Au lieu de dormir, ils se chamaillent, se poursuivent et grimpent partout. Quand à Melba, elle n’apprécie pas les rafales de vent et regarde dehors, d’un air inquiet.

prévision de trajectoire au 14/01/2018 à 4 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Lundi 15 janvier 2018

Bulletin de Météo France Réunion : Berguitta s’est renforcée et est devenue forte tempête tropicale.  A 10h, elle se trouve à 855 km au Est-Nord-Est des côtes réunionnaises par le point 17.8 Sud / 63.2 Est. Sa vitesse de déplacement est de 4 km/h vers le Nord-Est.  La pression estimée au centre est de 980 HPA.

De ma fenêtre : Course à pied avec Melba sur le Front de Mer de Saint-Denis. Le ciel est d’un bleu magnifique, quelques nuages à l’horizon cachent un instant le lever du soleil. Il n’y a aucun souffle de vent. Aucune feuille d’arbre ne bouge. La nature semble être en attente. Tout à l’air trop calme. L’atmosphère de ce petit matin illustre bien l’expression « le calme avant la tempête ».
Au milieu de la matinée, le vent se lève de nouveau. Les rafales semblent plus fortes que la veille.

prévision de trajectoire au 15/01/2018 à 10 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Bulletin de Météo France Réunion : La forte tempête tropicale Berguitta est devenue cyclone tropical intense. A 16 heures, sa position est de 17,9 Sud et 63.0 Est à 830 km des côtes réunionnaises, au secteur Est-Nord-Est. Le cyclone Berguitta est quasi-stationnaire. La pression estimée en son centre est de 940 HPA.

prévision de trajectoire au 15/01/2018 à 16 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

De ma fenêtre : Tout semble se précipiter. Le système est devenu cyclone tropical plus tôt que prévu. La Réunion est en pré-alerte cyclonique, pourtant le ciel est toujours aussi bleu.
A Saint-Denis, il fait chaud, voire lourd. Le vent souffle par rafales, puis se calme.
La trajectoire du cyclone inquiète de plus en plus. A chaque nouveau bulletin cyclonique, la nouvelle prévision de trajectoire fait se rapprocher un peu plus le cyclone des côtes réunionnaises. Conséquence : Les magasins sont pris d’assaut. Packs d’eau et aliments qui se conservent hors du frigidaire ou du congélateur (en cas de coupure d’électricité) se font de plus en plus rares dans les rayons. Par contre, les files d’attente aux caisses s’étendent de plus en plus. Lorsqu’un cyclone approche, il faut aussi vérifier les réserves de bougies, d’allumettes, de serpillières, de piles et prévoir une lampe torche et une radio fonctionnant avec des piles. Les coupures d’électricité sont fréquentes et peuvent durer très longtemps.

Extrait du guide des alertes cycloniques à la Réunion

Extrait du guide des alertes cycloniques à la Réunion

Bulletin de Météo France Réunion : A 22 heures, la pression estimée au centre du cyclone tropical intense est de 940 HPA. Berguitta se trouve à 780 km Est-Nord-Est de la Réunion par le point 18.2 Sud et 62.6 Est. Sa vitesse de déplacement est de 7 km/h vers l’Ouest-Sud-Ouest.

prévision de trajectoire au 15/01/2018 à 22 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

De ma fenêtre : La nuit a été calme : ni vent, ni pluie.

Mardi 16 janvier 2018

Bulletin de Météo France Réunion : Berguitta se trouve à 4 heures, à 715 km au Est-Nord-Est de La Réunion par le point 18.2 Sud / 61.9 Est. Elle se déplace vers le Sud-Est, à 13 km/h en direction de l’Ouest. La pression estimée en son centre est de 940 HPA.

De ma fenêtre : Un soleil magnifique, un ciel sans nuage et pas de vent sur le chef-lieu. Il fait chaud. Comme hier matin, cette impression d’attente, de temps suspendu. Sur le Front de mer de Saint-Denis, la mer est calme. Quelques vagues viennent s’échouer sur la plage de galets, les faisant rouler. Tout est paisible.

prévision de trajectoire au 16/01/2018 à 4 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Bulletin de Météo France Réunion : Berguitta est redevenu cyclone tropical. A dix heures, il se trouve à 680 km de la Réunion au secteur Est-Nord-Est par les points 18.1 Sud et 61.5 Est. Berguitta se déplace à 11 km/h vers l’ouest. La pression estimée est de 955 HPA.

De ma fenêtre : Le vent s’est levé par intermittence et le ciel s’est couvert.

prévision de trajectoire au 16/01/2018 à 10 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Bulletin de Météo France Réunion : A 16 heures, Berguitta se trouve à 640 km au secteur Est-Sud-Est par le point 18.2 Sud et 61.1 Est. Le cyclone tropical se déplace à 9 km/h en direction de l’Ouest. La pression estimée au centre est de 963 HPA.

De ma fenêtre : Le temps est indécis sur Saint-Denis. Le soleil alterne avec les nuages et les rafales, avec de longues périodes d’accalmie. Il fait très chaud, voire lourd.

prévision de trajectoire au 16/01/2018 à 16 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Ce soir, tout est calme à Saint-Denis. Le ciel est étoilé, il n’y a pas de vent. Par contre, il fait chaud et lourd. Le moindre mouvement fait rouler des gouttes de sueur sur la peau. Tout est bon pour se rafraîchir : douche fraîche, thé glacé, ventilateur. Au pied de l’immeuble, les grenouilles chantent dans le ruisseau qui longe le bâtiment. C’est la saison des amours et les mâles vocalisent à qui mieux-mieux. Ils sont assommants !
Sans les bulletins météo, impossible de se douter qu’un cyclone rode dans les parages et menace l’île.

Mercredi 17 janvier 2018

Bulletin de Météo France :  A quatre heures, le cyclone tropical Berguitta se trouve à 545 km au secteur Est-Nord-Est des côtes réunionnaises par le point 18.5° Sud / 60.2° Est. Il se déplace à 9km/h en direction de l’Ouest-Sud-Ouest. La pression estimée en son centre est de 968 HPA

De ma fenêtre : Comme hier, tout est calme sur le front de mer de Saint-Denis. Une légère brise vient rafraîchir les matinaux coureurs que Melba et moi, sommes. La mer ondule doucement. Seule différence avec hier : De gros nuages gris se partagent le ciel avec les premiers rayons de soleil.

prévision de trajectoire au 17/01/2018 à 4 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

A 8 heures, nous passons en alerte orange. Pourtant, à Saint-Denis, toujours pas le moindre souffle de vent, pas la moindre goutte de pluie. Le soleil a vaincu les nuages et brille fort.

Extrait du guide des alertes cycloniques à la Réunion

Ma fille s’étonne de ce contraste entre le temps qu’il fait dehors et la menace cyclonique qui se précise. La carte de vigilance des phénomènes dangereux montre que seul le nord de l’île est, encore, épargné. Pas de vent, pas de pluie, pas de houle.
Mais pour combien de temps encore ?

Carte de vigilance phénomènes dangereux du 17 janvier 2018
Seul le nord de l’île est épargné par la pluie, le vent et la houle.
Source : Météo France Réunion

La plaquette des évènements météorologiques dangereux (PDF)

Les compagnies aériennes prennent leurs précautions en annulant les vols d’aujourd’hui et de demain.
Les équipements sportifs, les piscines, les bibliothèques municipales, les jardins botaniques et les musées ferment au public et se préparent à l’arrivée du cyclone (mise à l’abri des équipements).
Les centres aérés et les colonies de vacances n’accueillent plus les enfants dès ce matin et jusqu’à nouvel ordre.
L’université de la Réunion ferme ses portes.
Pour les écoliers, les collégiens et les lycéens se sont les vacances scolaires. S’il y avait eu classe, les écoles, les collèges et les lycées auraient, eux-aussi, cessés d’accueillir leurs élèves.
Les communes ont ouvert des centres d’hébergement, dans des écoles et des gymnases, afin de recevoir les sinistrés.

A midi, Berguitta a perdu en intensité et est rétrogradé en forte tempête tropicale. L’alerte orange est maintenue, car le phénomène se rapproche toujours de l’île.
Si dans le Sud et dans l’Est, les conditions météorologiques se sont dégradées ; à Saint-Denis, le ciel est couvert et il y a un peu de vent. Mais rien d’inquiétant.

Bulletin de Météo France Réunion : A 16 heures, Berguitta se trouve à 500 km des côtes réunionnaises, au secteur Est-Nord-Est, par le point 18.5 Sud et 59.7 Est. La forte tropicale se déplace à 9 km/h dans la direction Ouest-Sud-Ouest. La pression estimée en son centre est de 970 HPA.

De ma fenêtre : Des nuages noirs ont assombri le ciel et le vent souffle un peu plus fort sur Saint-Denis. C’est appréciable car il fait toujours aussi chaud et lourd.

prévision de trajectoire au 17/01/2018 à 16 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Ce soir, les nuages se teintent d’orange. La pluie commence à tomber, mais rien de bien méchant. Par contre dans le sud de l’île, c’est toujours le déluge.
Une fine pluie tombera toute la nuit sur Saint-Denis et il n’y aura aucune rafale de vent.

Jeudi 18 janvier 2018

Bulletin de Météo France Réunion : La forte tempête tropicale Berguitta se situe à 4 heures locales à 310 km des côtes réunionnaises au secteur Est-Nord-Est par le point 19.9 Sud et 58.5 Est. Elle se déplace vers le Sud-Ouest à 20 km/h. La pression estimée en son centre est de 975 HPA.

De ma fenêtre : Le ciel est gris, il fait sombre et une petite pluie fine arrose Saint-Denis. Il n’y a pas de vent. Sur le Front de Mer, la mer était un peu plus agitée qu’hier, mais rien à voir avec la houle que subissent les côtes Sud et Est de l’île.

prévision de trajectoire au 18/01/2018 à 4 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

A 8 heures, le Préfet de la Réunion a décidé de maintenir l’alerte orange et de ne pas placer la Réunion en alerte rouge. L’alerte orange reste en vigueur jusqu’à la fin de la journée. Les Réunionnais sont invités à se tenir informés de l’évolution de la situation. Berguitta devrait passer au plus près de nos côtes – à plusieurs dizaines de kilomètres au large de Saint-Philippe – entre 15 et 16 heures.
Le temps devrait continuer à se dégrader sur toute l’île, dans la journée, à l’exception de la région Nord. Les autorités déconseillent les déplacements dans le Sud de l’île. La vie économique de l’île continue. Les centres aérés et de vacances pour les enfants sont maintenus fermés. Par précaution, l’aéroport a lui aussi été fermé.

Bulletin de Météo France : A 10 heures Berguitta ne se trouve plus qu’à 185 km des côtes réunionnaises au secteur Est-Nord-Est par le point 20.7 Sud et 57.5 Est. La forte tempête tropicale se déplace vers le Sud-Ouest à 24 km/h. La pression estimée en son centre est de 980 HPA.

De ma fenêtre : En milieu de matinée, la pluie a cessé sur Saint-Denis.

prévision de trajectoire au 18/01/2018 à 10 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

Les conditions météorologiques se sont dégradées dans l’Ouest de l’île et sont de plus en plus difficiles dans le Sud : fortes pluies, rafales de vent, radiers submergés, routes coupées, rivières en crue, inondations, foyers privés d’électricité.
Beaucoup de Réunionnais s’interrogent sur la pertinence de la décision du préfet. Décision qui a provoqué la colère et l’incompréhension sur les ondes et les réseaux sociaux. Ceux qui doivent sortir pour aller travailler s’inquiètent des conditions météorologiques qu’ils doivent affronter.
La polémique s’installe sur les réseaux sociaux car les habitants des régions concernées par les conditions météorologiques dégradées, pestent contre une décision qu’ils jugent dangereuse. Pour eux, le préfet a privilégié le maintien de la vie économique au détriment de la sécurité des citoyens, obligés d’affronter les éléments pour se rendre à leur travail.

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De ma fenêtre : Toute l’après-midi est calme sur Saint-Denis, alors que la tempête passe au plus près de nos côtes.
A 18 heures, l’alerte orange n’est pas levée, contrairement à ce qu’avait annoncé le préfet et à Saint-Denis le temps se dégrade. De fortes rafales apportent de la pluie. On ferme toutes les fenêtres, le vent siffle. Des branches tombent sur les routes.

Vendredi 19 janvier 2018

Bulletin de Météo France Réunion : A quatre heures, Berguitta – rétrogradée en tempête tropicale modérée – se situe à 230 km des côtes réunionnaises, au secteur Sur-Sud-Ouest, par le point 23.2 Sud et 54.5 Est. Elle se déplace vers le Sud-Sud-Ouest, à 24 km/h. La pression estimée en son centre est de 982 HPA.

prévision de trajectoire au 19/01/2018 à 4 heures (cliquer pour agrandir)
source : Météo France Réunion

De ma fenêtre : La nuit a été très venteuse. Au réveil, ce n’est pas mieux : rafales, pluie. Des branches jonchent les trottoirs et les routes. Pas de course à pied pour Melba et moi, ce matin. Trop risqué.
En milieu de matinée, quelques rares rayons de soleil tentent de percer l’épaisse couche nuageuse qui surplombe la ville.

Carte de vigilance phénomènes dangereux du 19 janvier 2018
Source : Météo France Réunion

Pour beaucoup de Réunionnais, c’est l’heure du bilan, du nettoyage et des réparations. Si le Nord a été épargné, le reste de l’île a été fortement affecté par les pluies diluviennes et les fortes rafales de Berguitta. Les travaux commencent pour dégager les routes et les remettre en état, rétablir l’eau et l’électricité. Certains habitants ont vu leur jardin et leur maison envahis par l’eau et la boue.
Des politiques se sont emparés de la polémique concernant l’absence d’alerte rouge.
Hier, un homme dont la voiture a été emprisonnée par une coulée de boue, a été emporté. Il n’a pas été retrouvé, malgré les recherches qui ont repris ce matin.

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A l’aéroport Roland Garros, le trafic aérien reprend aujourd’hui. Certains vols ont été modifiés.
L’alerte orange a été levée dans la matinée.
Tout le monde espère un rapide retour du beau temps, qui faciliterait le nettoyage et les réparations des dégâts causés par le passage de Berguitta

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Mais où sont passés les letchis ?

Un « hiver » trop chaud et des pluies trop abondantes ont eu raison de la saison des letchis. Pas ou peu de fleurs sur les arbres donc, pas ou peu de fruits.
Cette année, les étals des marchés ne se sont pas ou très peu couverts des fruits rouges, symboles des fêtes de fin d’année et de l’été austral. Conséquence de cette faible production pour les consommateurs : des prix jamais vus. Une petite consolation tout de même : les letchis sont de qualité et le goût est là !

Fin du mois de décembre, au marché des Camélias, j’aperçois l’unique, le seul marchand de letchis. Mon mari est fou de ces fruits alors je m’approche. Aucune étiquette n’annonce les prix. Mauvais signe. Je demande tout de même au marchand, le prix au kilo. En entendant sa réponse, je manque de m’étrangler : 10 euros le kilo ! Et il m’annonce que ce sont les derniers qu’il vendra. La saison est déjà terminée alors qu’elle vient tout juste de commencer ! Tant pis, à ce prix là, pas question d’en acheter ! Mon mari devra attendre l’année prochaine, en espérant que la récolte soit meilleure que celle-ci. Cette année, pas de letchis à 1 euro le kilo, au plus fort de la récolte !

Si les consommateurs sont frustrés et déçus, pour les producteurs, c’est une catastrophe : baisse de la récolte de 85%, plusieurs semaines de retard pour le début de la récolte, chiffre d’affaire divisé par deux pour certains agriculteurs (lorsque ce n’est pas la faillite pour ceux qui pratiquent uniquement la culture du letchi), emplois saisonniers non renouvelés.
Selon la chambre de l’agriculture, le chiffre d’affaire total de la production de letchis en 2016 s’élevait à 5 millions d’euros (marché local et exportation) avec 3 millions de tonnes de fruits produits. Pour la saison 2017, les prévisions ne sont pas très encourageantes, avec seulement 1,5 millions d’euros de chiffre d’affaire prévu pour 1200 tonnes de fruits produits.
Dans l’est de l’île, la situation est pire que dans l’ouest. Et comme si cela ne suffisait pas, les mangues aussi ont été victimes de la météo. Quand aux longanis, leur récolte ne semble guère plus prometteuse.

Mais pourquoi les arbres n’ont-il pas fleuri cette année ?
Pour pouvoir donner des fleurs, les pieds de letchis et les manguiers doivent subir un stress hydrique durant l’hiver austral. C’est à dire, un manque d’eau. Ce stress permet à ces arbres de déclencher le processus de floraison, dans le but de se reproduire en faisant des fruits. Or, cette année, l’hiver a été trop chaud et trop pluvieux pour que ces arbres stressent suffisamment.
Résultat : peu de stress, peu de fleurs. Et qui dit peu de fleurs, dit peu de fruits !

Arbre à letchis ou pié letchi

Autre conséquence de la rareté des fleurs sur les pieds de letchis en 2017 : le miel de letchis se fera, lui aussi, rare en 2018 !

Heureusement qu’il nous reste les bananes, les ananas, les corossols, les fruits de la passion, les pitayas, les papayes… à condition que la météo, bien pluvieuse depuis deux semaines, ne vienne pas gâcher les récoltes…

Affaire à suivre, donc.

 

 

 

 

 

 

 

Qui sera le roi du jour ?

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Après avoir bien réveillonné à Noël, puis avoir remis ça pour le nouvel an, nous pensions tous laisser notre pauvre estomac se reposer un peu et appliquer l’une des bonnes résolutions prises pour cette nouvelle année : se (re)mettre au sport.
Mais c’était sans compter avec l’Epiphanie et ses multiples galettes ! Alors, tant pis pour le repos de notre pauvre estomac, on attendra le mois de février (quoique… la chandeleur et ses crêpes nous attendent dès le 2 février ! ), mais on peut déjà chausser nos baskets, histoire d’éliminer tous ces copieux repas ! Allez courage !

En France, l’Epiphanie est une fête chrétienne qui célèbre la visite des rois mages à l’enfant Jésus. Si elle a lieu le 6 janvier dans beaucoup de pays, en France – où  ce jour n’est pas férié – elle se fête le premier dimanche qui suit le premier janvier. Depuis le Moyen Âge, il est de tradition, en France, de couper la galette, en famille. Ce gâteau, contenant une fève, est la « galette des rois ». Elle est aussi appelée « galette parisienne ».

Collection de fèves de galette des rois (fabophilie)

Traditionnellement, le plus jeune membre de la famille va sous la table et attribue chaque part de galette à une personne. Celui qui trouve la fève dans sa part de galette devient le roi – ou la reine – de la journée. Il est alors coiffé d’une couronne de papier doré et doit choisir sa reine ou son roi. A ce « roi du jour » d’offrir la prochaine galette ! Car la galette sera ainsi coupée jusqu’à la fin du mois de janvier.

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Dans la plus grande partie de la France, la galette des rois est faite de pâte feuilletée généralement garnie de frangipane (une crème à base d’amandes). Parfois, la galette est garnie de compote de pomme ou de chocolat.

Part de galette des rois

Dans le sud de la France, le « gâteau des rois » est une brioche – en forme de couronne – parfumée à la fleur d’oranger et contenant des fruits confits. Cette brioche est aussi nommée « galette briochée ».

gâteau des rois
source : wikipédia

A la Réunion, la galette des rois est présente sur les étals des pâtissiers et des boulangers dès la fin du mois de décembre. La tradition est très vivace et la galette des rois à la frangipane reste la préférée des Réunionnais. 80% des galettes vendues sont des galettes à la frangipane. Pour innover et concurrencer la grande distribution – qui propose des galettes avec différents goûts – les artisans boulangers réinventent la galette des rois. Frangipane parfumée à la vanille, au letchi, au caramel beurre salé, aux fruits de saison… Revisiter ce classique, sans dénaturer la galette et tout en respectant la tradition, est la problématique à laquelle se confrontent les artisans boulangers.

Un sondage réalisé en 2014 révélait que 97 % des français perpétuent cette fête.  70 % d’entre eux choisissent une galette à la pâte feuilletée et à la frangipane (surtout dans la moitié nord de la France), 11% préfèrent une galette à base de brioche (surtout dans le Sud), alors que seulement 8 % optent pour une galette à la pâte feuilletée et à la pomme. 9 % consomment plus de cinq galettes pendant le mois de janvier.
Côté fève, 68 % s’arrangent pour donner la fève aux plus jeunes (histoire d’éviter la crise de larmes lorsque le petit dernier n’est pas couronné roi !)

Carte de la répartition géographique de la galette parisienne et de la galette briochée en France, selon les départements
Légende :
Vert foncé : Galette des rois à 100 %.
Vert clair : Galette des rois entre 50 et 75 %.
Orange foncé : Gâteau des rois à 100 % (≈)
Orange clair : Gâteau des rois entre 50 et 75 %.
Source : Wikipédia

Expressions :

Trouver la fève du gâteau : faire une trouvaille, une découverte avantageuse, une heureuse rencontre.
Gagner / avoir la fève : obtenir un avantage, réussir.
Avaler la fève avec le gâteau : laisser passer sa chance sans s’en apercevoir.

Des petits mots croisés pour s’amuser en cette fin d’année !

En cette veille de Saint-sylvestre, chers apprenants de Français Langue Etrangère et chers lecteurs du bout du monde (ou pas), je vous propose de vous amuser à tester vos connaissances. Aussi, je ne vous ai pas concoctés un article pour découvrir une facette de l’île de la Réunion, mais des petits mots croisés sur la Réunion !
Que vous appreniez le français, ou que vous souhaitiez vous perfectionner, ces mots croisés vous permettront de tester votre compréhension écrite.

A la Réunion, le mois de décembre n’est pas seulement marqué par les fêtes de fin d’année, mais aussi par le 20 décembre. Une journée pour ne pas oublier ceux qui ont été réduits à l’esclavage et pour commémorer son abolition sur l’île. Comme vous avez dû le remarquer (ou, peut-être pas…) les trois premiers articles du mois de décembre ont eu comme thème, l’esclavage. Aussi, afin que vous puissiez vérifier vos connaissances dans ce domaine, je vous propose cette première grille de mots croisés.
Pour vous aider, voici quelques liens vers les articles du mois et d’autres, plus anciens : ici, puis là, ici aussi, et là, peut-être ici, et enfin là !
Mais tentez tout de même de trouver les réponses sans aide ! En serez-vous capable ? A vous de vérifier ! Prêts ? Attention, pour certaines définitions, les réponses sont composées de deux mots. Il faut donc tenir compte de la présence d’un espace.

Alors cliquez sur l’image pour accéder à la grille !

Connaissez-vous bien la Réunion ? Seriez-vous capable de la situer sur une carte ? Oui ? Non ? Peut-être ?
Alors testez vos connaissances géographiques avec cette seconde grille de mots croisés. Comme d’habitude, je vous donne des liens pour vous aider. Mais on essaie de ne pas tricher, hein ? Alors, pour se rafraîchir la mémoire, on peut aller ici ou puis et encore là ou bien ici ! (hé, hé… pour les deux derniers liens, il va falloir fouiller !!!)

Attention, pour certaines définitions, les réponses sont composées de deux ou trois mots. Il faut donc tenir compte de la présence d’un espace ou d’un tiret.

Cliquez sur l’image pour accéder à la grille !

Et, avant d’oublier : Bonne année 2018, avec tous mes voeux de bonheur, de santé et de paix !

Le réveillon de Noël à la Réunion vu par le Letchi

Vous souvenez-vous du Letchi Amer ? Je vous avez parlé de ce youtubeur dans cet article. Il dépeint la Réunion, les Réunionnais et les traditions locales avec un regard tour à tour plein d’humour, de cynisme et de dérision.
Aujourd’hui, pour cette veille de Noël, je vous propose deux de ses vidéos humoristiques. Comme à son habitude, c’est avec beaucoup de malice, qu’il évoque – dans la première vidéo – les préparatifs de Noël dans une famille réunionnaises. Dans la seconde, il aborde les « spécificités » du réveillon de Noël réunionnais.

 

N’hésitez pas à vous rendre sur son blog pour toujours plus de vidéos.

Joyeux Noël à tous !

Pierres de mémoire

Depuis que la chienne Melba est entrée dans ma vie, mes journées sont rythmées d’une sortie running avec elle, le matin, et d’une promenade, le soir. Chaque jour, vers 17h00, j’emprunte invariablement le même itinéraire (pas d’autres choix, en ville) pour que Melba puisse se défouler les « papattes » et faire ses « petites affaires »… C’est grâce à ces promenades quotidiennes que j’ai découvert un lieu auquel je n’avais jamais prêté attention jusqu’alors. Il faut dire que j’y passais en courant, sans prendre le temps de m’y arrêter pour savoir qu’elle était cette étrange installation de pierres…

En effet, sur l’esplanade de la Trinité, derrière la médiathèque François Mitterrand de Saint-Denis, se dressent sept pierres de différentes tailles et formes. En se rapprochant, on remarque que les pierres sont gravées. Gravées dans des langues différentes. Les graphies chinoises et tamoules sont immédiatement identifiables. Une troisième est couverte d’un texte en anglais. Pour les autres, on hésite. Est-ce du français ? Du créole ? On repère quelques mots rappelant du malgache ou du créole sur deux pierres. Et puis que signifie les textes ? Pas facile de les comprendre. On tourne autour des pierres pour déchiffrer les mots. L’une d’elle semble être en français, mais les mots sont étranges, inconnus tout en étant familiers. Troublant. Alors pour en savoir un peu plus sur ce lieu et ces pierres j’ai mené ma petite enquête.

Archipel de pierres gravées

Ces pierres font partie d’un ensemble plus vaste qui compose le mémorial aux esclaves de la Réunion. Il a été inauguré le 20 décembre 1998 à l’occasion des cérémonies du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage à la Réunion (petit rappel, Sarda Garriga a annoncé que l’esclavage était aboli sur l’île, le 20 décembre 1848). Ce sont deux dalles gravées, posées sur l’herbe, comme un livre ouvert, qui nous l’apprennent. On découvre aussi que les pierres gravées ont été réalisées par Eric Pongérard, sculpteur réunionnais et que les textes ont été écrits par Pierre-Louis Rivière, écrivain réunionnais.


Chacune des sept pierres a été gravées dans une des langues des communautés ayant créé la langue créole : le français, le tamoul, le malgache, le swahili, le chinois, l’anglais et, bien sûr, le résultat de tout ce métissage linguistique : le créole.  Mais pourquoi avoir gravé des pierres ? Pour le sculpteur, il s’agissait d’un travail de scarification de la pierre. Ces gravures symbolisent les scarifications qui servaient à marquer les esclaves. Des marques indélébiles sur la peau, des cicatrices en relief.

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Ces pierres n’ont pas été posées au hasard sur l’esplanade. Elles sont dressées sur des petites buttes de terre et d’herbe qui semblent émerger du sol, comme autant d’îles composant un archipel. En se plaçant dos à Saint-Denis, le positionnement des pierres prend sens. La pierre gravée en créole s’impose. A sa droite, la pierre gravée en Swahili, symbolisant l’Afrique, et à sa gauche, la pierre gravée en malgache pour la grande île qu’est Madagascar. Un peu plus loin, l’Inde et la Chine sont symbolisées par les pierres gravées en Tamoul et en Chinois. Les deux autres pierres représentent l’Europe avec celle gravée en anglais et celle gravée en français, qui est la plus éloignée. Autour de ces pierres, des arbres majestueux se dressent. Rappel des pays évoqués par les pierres, comme les baobabs d’Afrique ou l’imposant banian venu de l’Inde…


Un peu plus loin, un croissant de béton semble sortir de terre, comme si on avait creusé pour le mettre à jour.

Au centre de ce mur incliné, encore des mots gravés dans la pierre : « à la mémoire des esclaves réunionnais 20 décembre 1848 / 20 décembre 1998 ». Pour le sculpteur, ce mur incliné symbolise un pouce géant qui aurait appuyé sur le sol pour y laisser son empreinte. Un pouce qui aurait fouillé la terre en quête de traces.
Au moment de l’inauguration, Les mots gravés sur le mur n’existaient pas. A la place, sept plaques de verre ciselées avaient été fixées sur le mur de béton. Des plaques portant les noms de 1848 esclaves, en mémoire aussi à l’année de l’abolition. Mais suite à des actes de vandalisme, les sept plaques ont été remplacées par une plaque de basalte portant une inscription à la mémoire des esclaves.

A quelques mètres, à gauche de ce mur, six stèles de métal rougi semblent surgir de terre en formant un arc de cercle.

En se rapprochant, on découvre que chacune d’entre elles présente un personnage qui a marqué l’histoire de la Réunion : Etienne Régnault, commandeur de Bourbon et fondateur de Saint-Denis ; Félix Guyon, chirurgien et fondateur de l’école urologique française, né à la Réunion ; Furcy, un affranchi ; Catherine Heros, l’une des premières femmes de l’île ; Anne Mousse, une des premières natives de l’île (peut-être même la première) ; Abdelkrim Al-Katthabi, chef de guerre exilé à la Réunion.

    

    

     

Ces pierres gravées – que l’écrivain, Pierre-Louis Rivière décrit dans son texte comme des « crânes anciens, roches hantées par l’âme des morts » – et l’inscription du mur sont un bel hommage aux esclaves, dont les noms et les sépultures ont été oubliés. Elles racontent, à leur manière, l’histoire de l’île de la Réunion, ancienne colonie française. Une histoire née dans la souffrance et l’humiliation de l’esclavage. Avec, au final, une île unique où des peuples différents se côtoient pour n’en former qu’un et des langues d’origines diverses qui ont donné naissance au créole réunionnais.

Ce lieu de mémoire a été inauguré en présence de nombreuses personnalités politiques et religieuses de la Réunion : le représentant de l’UNESCO, le Ministre de l’Outre-Mer, le Député Maire de Saint-Denis, le Préfet de la Réunion, le Président du Conseil Général, le Président de la Région, le Président du comité de la célébration de l’abolition de l’esclavage. Aux côtés de tout ce beau monde, de nombreux Réunionnais sont venus assister à l’évènement.  A l’origine du projet du mémorial, le FRAC (Fond Régional d’Art Contemporain). Le projet de l’esplanade a été choisi par la ville de Saint-Denis et financé par le Conseil Général.

Mais toutes ces personnalités et ces curieux – ainsi que les promeneurs qui déambulent chaque jour sur le mémorial – n’ont sans doute pas réalisé le travail titanesque que le projet nécessitait. Les pierres ont été acheminées depuis la Montagne et placées sur l’esplanade. Elles ont été sculptées sur place par l’artiste, qui a veillé à en respecter les formes et les ondulations. Le sculpteur a débuté sa gravure par le haut de la pierre, et a tourné autour d’elle jusqu’en bas. Le texte, quant à lui, a été confié à un écrivain réunionnais. Mais pas question pour le sculpteur de graver un texte moralisateur, historique ou didactique. Place à la poésie et à la magie. L’artiste veut une « sculpture de mots ». Alors l’écrivain s’amuse avec les sonorités créant un texte énigmatique où les mots s’entrechoquent, se télescopent, s’inventent. Un texte que le curieux est amené à décrypter, tel un archéologue.

Voulez-vous vous amuser à décrypter le mystérieux texte des pierres ? Voici la version en français créé par Pierre-Louis Rivière et gravé par Eric Pongérard :

« devenaître hemmne. aller, alliés. écrouler le trembletrouble. mormur. mémorte de l’île exailée et l’amer. bonrbons suâcrés, esclavolés. encamp d’enchaîn aboyli. s’éffalcent les routes, les larmes même. horigêne. hontétue. je caresse la rochecrâne hentée, sans peur. aux peaupierres, éclosent les évoulûttes enluminhumaines. muez ! muez ! errebois, arbres marcherrants. rêvivre, andrihonour, humamhoureux de la divoîle morgabelle »

Alors ? Vous avez réussi ? Pas facile hein ? Allez, je ne vais pas vous faire languir plus longtemps. Voici la version transmise aux traducteurs. Magnifique, non ?

« Devenir, naître enfin humain, pleinement, comme un chant. Aller, avancer solidaire. Abattre la peur qui nous empêche, cesser les murmures stériles. Sortir de l’oubli la mémoire de l’île aux ailes arrachées, et le passé amer. L’histoire volée de l’esclavage, masquée derrière le sucre des images. Histoire d’hommes vendus aux enchères, de camps, histoire de marrons, Anchain, hommes abolis par la rage des chiens. Un jour l’avenir s’efface, falsifié, le passé aussi. Reste la gêne horrible de l’origine, cette honte tenace. Moi, je caresse des crânes anciens, roches hantées par l’âme des morts et je n’ai pas peur. À fleur de pierres, greffes nouvelles, éclosent en volutes les luttes voulues, enluminures de l’histoire humaines. Muez ! Muez ! Arbres errants, hommes pour demain. Revivez le rêve d’or, honneur d’Andrianoro, humanité enfin heureuse, amoureuse de la Diva Morgabin, l’île divine, voile levée sur l’océan, belle et orgueilleuse. »

Qu’en est-il de ce mémorial à ciel ouvert, presque vingt ans plus tard ?
Les pierres sont toujours dressées fièrement, bravant le temps et les éléments. Des promeneurs s’arrêtent pour découvrir les personnages historiques dont la vie est écrite sur les stèles de métal. D’autres déambulent entre les pierres gravées, tentant d’y lire les inscriptions. Certains s’assoient à leur pied pour lire un roman ou méditer. D’autres encore n’y font que passer, ne prêtant aucune attention aux pierres ou au mur. Et, chaque fin de semaine, des familles se réunissent autour et dans le mémorial pour le pique-nique dominical. Mais ces familles qui festoient, la musique à fond en ce lieu de mémoire, ont-elles conscience de ce qu’il représente ? Le voient-elles encore ? En comprennent-elles le sens ? Pas sûr. Surtout lorsqu’après leur départ, le sol est jonché de restes de pique-nique.
Ce mémorial, lieu de mémoire, d’hommage et d’histoire, mérite d’être respecté et préservé des actes de vandalisme. Et pour cela il semble nécessaire de lui redonner du sens, car pour beaucoup de nos concitoyens, la symbolique du lieu reste hermétique. Ce mémorial doit demeurer un lieu de méditation, de recueil et d’hommages, où les manèges bruyants et colorés n’ont pas lieu d’être (en octobre 2011, des manèges avaient été installés sur l’esplanade, provoquant l’indignation du CRAN Réunion (Conseil Représentatif des Associations Noires) face à la profanation du mémorial. Afin de rappeler à la mairie de Saint-Denis ses responsabilités, chaque pierre avait été revêtue d’un foulard noir.)

Alors, si vous passez par là, arrêtez-vous et prenez le temps de déchiffrez les pierres.

sources :
Défense du patrimoine architectural de la Réunion
Zinfos974

Héva et Anchaing

L’histoire de la Réunion s’est écrite dans le sang et la sueur des esclaves. Leurs conditions de vie et de travail inacceptables et terribles ont pourtant donné naissance à de belles histoires, pleines d’espoir et de rêves de liberté. Comme celle d’Héva et d’Anchaing. Ce couple n’a pas d’histoire officielle, mais plutôt une légende, enfin pour être précise, une légende aux multiples versions.

Anchaing (qui peut s’écrire aussi Enchaing, Anchain, Anchaine, Anchingue, Encheing ou encore Ansin) était un esclave. Ce fut chez son maître qu’il rencontra Héva, une jeune esclave. Ils tombèrent amoureux l’un de l’autre. Mais Héva était victime des brutalités du maître qui, pour un vase brisé, la fit battre de vingt coups de fouet. Anchaing, ne pouvant supporter de voir son aimée souffrir de la sorte, décida de s’enfuir avec elle de la plantation. Le couple rejoignit le lit de la rivière du mât avant de trouver refuge sur un piton réputé inaccessible du cirque de Salazie. Les montagnes les plus hautes et les plus isolées de l’île abritèrent leur amour. Héva donna à Anchaing sept – ou huit – enfants.

La famille d’Héva et d’Anchaing vécue de chasse, de pêche, de cueillette et de culture. Une vie dure, mais faite de joie et de liberté. Mais cette liberté avait un prix : la vigilance. Car les maîtres blancs ne cessaient de harceler et de faire pourchasser les esclaves marrons. Certains chasseurs furent tristement célèbres à cause de leur ténacité et de leur cruauté. Le chasseur professionnel Bronchard  fut commandité pour ramener Héva et Anchaing en servitude ou les tuer.

Anchaing manqua un jour de vigilance. Il alluma un feu en pleine journée, alors que le chasseur rodait dans les environs. En apercevant la fumée s’élever du piton, Bronchard comprit qu’il s’agissait d’un campement de marrons.

Concernant la capture d’Héva et d’Anchaing, les versions diffèrent. L’une d’elle raconte que Bronchard captura Anchaing, Héva et leurs enfants et les ramena en servitude chez leur maître. Dans une autre version, le maître étant mort, sa fille, Margot, affranchit toute la famille. Dans une troisième version, Anchaing fut tué par Bronchard, qui ramena Héva et ses enfants chez le maître. Dans la dernière version, Anchaing se précipita dans le vide pour éviter la balle du chasseur. Celui-ci chercha le corps d’Anchaing afin de lui couper la main et la ramener comme preuve de sa réussite, mais il ne le trouva pas.

Bien que vivant isolés et cachés, les esclaves marrons* étaient solidaires entre eux et nouaient des alliances familiales. Ainsi deux des filles d’Héva et d’Anchaing épousèrent de grands chefs marrons. Marianne se maria avec Cimandef – qui deviendra également célèbre –  et Simangavole avec Matouté.

Le piton où se sont réfugiés Héva et Anchaing culmine à 1356 m et porte le nom de Piton d’Anchaing.

L’histoire d’Anchaing et d’Héva a inspiré poètes et écrivains. Ainsi Auguste Lacaussade écrivit deux versions de son poème « les goyaviers ». Louis Héry écrivit sa version de l’histoire

Le lac des goyaviers et le Piton d’Anchaine (extrait) version de 1839

Mais quel est ce piton dont le front sourcilleux
Se dresse, monte et va se perdre dans les cieux ?
Ce mont pyramidal, c’est le piton d’Anchaine.
De l’esclave indompté brisant la lourde chaîne,
C’est à ce mont inculte, inaccessible, affreux,
Que dans son désespoir un nègre malheureux
Est venu demander sa liberté ravie.
Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;
Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,
Il arrosait le sol de ses libres sueurs.
Il vivait de poissons, de chasse et de racines:
Parfois, dans la forêt ou le creux des ravines,
Aux abeilles des bois il ravissait leur miel,
Ou prenait dans ses lacs le libre oiseau du ciel.
Séparé dans ces lieux de toute créature,
Se nourrissant des dons offerts par la nature,
Africain exposé sur ces mornes déserts
Aux mortelles rigueurs des plus rudes hivers,
Il préférait sa vie incertaine et sauvage
A des jours plus heureux coulés dans l’esclavage ;
Et, debout sur ces monts qu’il prenait à témoins,
Souvent il s’écriait : Je suis libre du moins !

Les Salaziennes, 1839, Auguste Lacaussade

Le lac des goyaviers et le Piton d’Anchaîne (extrait) version de 1852

Voici le pic altier dont le front sourcilleux
Se dresse, monte et va se perdre au fond des cieux.
Ce morne au faîte ardu, c’est le Piton d’Anchaîne.
De l’esclave indompté brisant un jour la chaîne,
C’est à ce bloc de lave, inculte, aux flancs pierreux,
Que dans son désespoir un nègre malheureux
Est venu demander sa liberté ravie.
Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;
Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,
Il arrosa le sol de ses libres sueurs.
Il vivait de poissons, de chasse, de racines :
Dans l’ombreuse futaie ou le creux des ravines
Aux abeilles des bois il ravissait leur miel ;
Il surprenait au nid ou frappait dans le ciel
Sa proie. Et seul, tout seul, et fière créature
Disputant chaque jour sa vie à la nature,
Africain exposé sur ces pitons déserts
Aux cruelles rigueurs des plus rudes hivers,
Il préférait la lutte incertaine et sauvage
À des jours plus cléments passés dans l’esclavage,
Et debout sur ces monts qu’il avait pour témoins,
Souvent il s’écriait : « Je suis libre du moins ! »

Poèmes et paysages, tome 2, 1852, Auguste Lacaussade

“Heva ne fit pas attention  à ce que dit Anchaine, mais elle ajouta avec mélancolie :

– Je suis triste depuis quelques jours. J’ai eu un songe : je dormais près de toi avec nos enfants ; j’ai cru voir, sur un sommet, au milieu des branches amassées, un nid de colombes. Le père et la mère étaient avec leurs petits, ceux d’une première et ceux d’une seconde couvée. Ils étaient quatre d’une inégale grandeur comme nos enfants, joyeux et bien portants comme eux. Tout à coup j’ai vu de l’horizon venir un oiseau de proie, la papangue aux pieds jaunes ; qui s’est abattu sur le nid, en un instant le père, la mère et les petits étaient sous sa serre… Alors je me suis réveillée avec effroi.”

Salazie ou le Piton d’Anchaine, légende créole, Auguste Vinson, 1888.

 » Un Madécasse* nommé Anchaing, pour se soustraire à une punition, se sauva dans les grands bois, et comme, à cette époque, le bassin de la rivière du Mât était inculte et inhabité, notre fugitif crut qu’il y trouverait, en toute sécurité, le vivre et le couvert. Il gravit le piton presque inaccessible qui s’élève à une hauteur de dix-huit cents pieds au-dessus des forêts environnantes, et suivi de sa femme, il y planta sa tente, où plutôt les fourches de son ajoupa*, car au haut de sa forteresse il avait trouvé, avec l’indépendance, les nécessités de la vie, de l’eau, des songes, des fanjans, sorte de fougère dans les Madécasses savent tirer une fécule nourrissante, et enfin une plate-forme assez spacieuse pour qu’on pût y cultiver quelques racines.
Il faut si peu à l’homme sauvage ! Bref, il trouva à y vivre, car il y vécut sans trouble et sans inquiétude pendant dix ans ; il y devint le chef d’une nombreuse famille en donnant le jour à sept enfants qui jamais, depuis leur naissance, n’avaient fait un pas hors de la montagne paternelle. Anchaing, du haut de son donjon, planait sur toute la région adjacente, avait l’œil constamment au guet, et le solitaire voyait et entendait tout à deux ou trois lieux à la ronde. Au moindre bruit suspect, à la moindre apparition inquiétante, il se tenait coi avec sa progéniture, tapis sous le feuillage, et les détachements passaient et repassaient sans avoir jamais soupçonné qu’une famille entière d’êtres humains vécût isolée sur la pointe d’un obélisque de lave, comme les Corneilles en Europe sur la flèche de nos clochers.
Enfin (car tout bonheur a son terme), une fois Anchaing s’écartant de sa prudence ordinaire, alluma du feu en plein jour. Précisément ce jour-là un chef de détachement rôdait, par malheur, aux environs, chassant aux grands marrons, et guettant sa proie. C’était un vieux routier qui en voyant une vapeur bleue s’élever par un temps clair, du sommet du piton, reconnut avec son oeil de lynx la fumée, si facile d’ailleurs à distinguer des autres nébulosités. Aussitôt il se dit : Point de fumée sans feu, et point de feu, autre que celui du volcan, sans main qui l’allume. Je cherchais des marrons, j’en tiens. Et aussitôt, ardent à la curée, le chef du détachement grimpa à l’escalade avec ses hommes et surprit au sommet du piton le pauvre Anchaing qui, avec sa femme et ses enfants, fut reconduit à son maître. Celui-ci, comme bien vous le pensez, le reçut à merci et lui fit grâce de la peine encourue. Les enfants nés dans le bois promenèrent pendant longtemps un oeil de stupeur sur tout ce qu’ils voyaient dans les bas. Tout était étrange pour eux dans la vie civilisée. Pendant plusieurs jours, ils ne purent voir un cheval ou tout autre gros animal sans prendre la course en frissonnant de terreur. « 

Le Piton d’Anchaing, Album de La Réunion, Louis Hery,  édité par Louis Antoine Roussin, 1860

Esclave marron : esclave en fuite
Madécasse : malgache (inusité de nos jours)
Ajoupa : hutte portée sur des pieux et recouverte de feuilles et de ramées.