Le poète de l’île

Après le centenaire de la mort de Roland Garros, je vous propose de découvrir un autre enfant du pays, qui fête cette année son bicentenaire. Si je vous dis que ce grand poète fut sous-bibliothécaire à la bibliothèque du Sénat, puis fut nommé officier à la légion d’honneur avant d’être élu à l’Académie française, vous me dites…

Alors ? Vous avez trouvé ou vous donnez votre langue au chat ?

Charles Marie René Leconte de Lisle est né le 22 octobre 1818 à Saint-Paul sur l’île Bourbon d’un père breton – ancien chirurgien des armées de Napoléon qui émigra en 1816 sur l’île et devint planteur – et d’une mère créole, Anne Suzanne Marguerite Elysée de Riscourt de Lanux, fille d’un planteur de Saint-Paul.
Le jeune Charles passe son enfance entre l’île tropicale et la Bretagne.


Il quitte l’île à l’âge de 12 ans pour poursuivre ses études au pensionnat de l’institution de Brieugne à Nantes. Il revient en 1832 et découvre les Orientales de Victor Hugo. Amoureux de sa cousine Marie-Elixène de Lanux Naciede, il fera d’elle sa muse. C’est à cette époque qu’il fait ses premiers essais littéraires et prend conscience des dures réalités de l’esclavage et de la traite des noirs.
Le jeune Charles repart pour la métropole en 1837. Après l’obtention de son baccalauréat ès lettres, il se lance dans des études de droit qu’il abandonne au bout d’un an. Furieux, son père lui coupe les vivres.
Sans ressources, le jeune Charles revient sur l’île en 1843 et gagne sa vie en donnant des leçons et en écrivant pour des journaux.
En 1845, il repart en France et s’installe à Paris où il publie des nouvelles dénonçant l’esclavage. Cette année-là, il fait la connaissance de Charles Baudelaire.

Charles Baudelaire
source : maisons d’écrivains

En 1846, il participe à la campagne d’un groupe de jeunes créoles – comme lui – qui milite en faveur de l’abolition de l’esclavage. Il se présente à la députation dans les Côtes-du-Nord, mais c’est un cuisant échec.
Il a trente ans lorsque la révolution de 1848 apporte aux esclaves la liberté. Mais si la fin de l’esclavage répond aux idéaux du jeune homme, les conséquences financières furent terribles pour sa famille. En effet, sur l’île ( rebaptisée de son nom révolutionnaire : la Réunion), l’abolition de l’esclavage rime avec grave crise économique. Ruiné, le père de Charles ne peut plus subvenir aux besoins de son fils installé à Paris. Le jeune Charles plonge dans la misère. Déçu par la tournure prise par les évènements, le jeune Charles se détourne de la politique et se consacre à la littérature.
En 1852, il connaît son premier succès avec les Poèmes antiques. Grâce à cela, il obtient une modeste pension attribuée par le Conseil Colonial de Bourbon.


En 1856, son travail est récompensé par le Prix Lambert de l’Académie Française.
En 1872, il publie son recueil les Poèmes barbares. La même année, il devient sous-bibliothécaire à la bibliothèque du Sénat. En 1883, il est nommé Officier de la légion d’honneur et l’année suivante il publie un nouveaux recueil : Poèmes Tragiques. En 1886, élu à l’Académie Française, il succède à Victor Hugo.

 

Le 17 juillet 1894, il meurt subitement au hameau de Voisins près de Louveciennes. Le 21 juillet, il est enterré au cimetière du Montparnasse à Paris. Ce n’est qu’en 1977 que ses cendres retournent sur son île natale où elles seront inhumées le 28 septembre au cimetière marin de Saint-Paul.

A propos de son nom 

Leconte de Lisle est le vrai nom de famille du poète. Malgré ce que peut laisser croire ce patronyme, Leconte de Lisle n’était pas un aristocrate : le « de » n’est par une particule nobiliaire et « Leconte » n’est pas une déformation de « Le Comte ». En fait, pour éviter un semblant de titre, le poète préféra réunir « Le » et « Conte ». En effet, le patronyme de sa famille paternelle s’écrivait alors « Le Conte de Lisle ». Autre détail, « de Lisle » n’est pas une ancienne orthographe de l’île bourbon, où il est né, mais se rapporte au nom d’une terre bretonne. C’est ainsi que le poète adopta son nom de famille – après une légère modification – comme nom de plume, sans mentionner ses prénoms.

Hommages à Leconte de Lisle

* Le premier lycée de la Réunion, situé à Saint-Denis – d’abord nommé lycée de Saint-Denis – fut par la suite baptisé lycée Leconte de Lisle en hommage au poète.


Créé sous l’ère napoléonienne, en 1819, ce lycée resta le seul lycée de l’île jusque dans les années 60. D’abord installé en centre ville – dans les bâtiments de l’actuel collège Bourbon – il déménagea en 1968 au Butor, en périphérie de la ville. Cette année, le lycée fête son cinquantenaire.

Ce lycée d’enseignement général et technologique fait partie d’un complexe de trois lycées : la cité scolaire du Butor. Il possède aussi un internat, des classes préparatoires aux grandes écoles (Khâgne, HypoKhâgne, MathSup…) et des BTS. Parmi les personnalités qui furent élèves dans ce lycée, on peut citer l’ancien premier ministre Raymond Barre, l’ancien député-maire de Saint-Denis Auguste Legros ou encore Valérie Bègue, miss France 2007.


* Un autre établissement scolaire porte le nom du poète réunionnais. Il s’agit du collège Leconte de Lisle situé à Saint-Louis.

* Au centre ville de Saint-Denis, se trouve la Place Leconte de Lisle – anciennement Place du Trésor – où se trouve un buste du poète ainsi qu’une fontaine. Elle se situe à l’angle de la rue Rontaunay et de l’avenue de la Victoire.

* A l’occasion du bicentenaire de la naissance du poète, le CEDAACE (Centre Départemental Artistique pour l’Animation et la Culture des Enfants) organise en partenariat avec des municipalités des concours de poésie.

A titre d’exemple, la mairie de Saint-Paul et le CEDAACE ont lancé le concours « Sur les traces de Leconte de Lisle », qui propose aux enfants scolarisés dans les écoles de la commune et âgés de 8 à 12 ans d’écrire des poèmes, en français, ayant pour thème les lieux connus de Leconte de Lisle à Saint-Paul.

Pour finir, voici deux poèmes qui évoquent la Réunion. Le premier est issu du recueil Poèmes barbares, et le second du recueil Derniers poèmes.

La Ravine Saint-Gilles

La gorge est pleine d’ombre où, sous les bambous grêles,
Le soleil au zénith n’a jamais resplendi,
Où les filtrations des sources naturelles
S’unissent au silence enflammé de midi.

De la lave durcie aux fissures moussues,
Au travers des lichens l’eau tombe en ruisselant,
S’y perd, et, se creusant de soudaines issues,
Germe et circule au fond parmi le gravier blanc.

Un bassin aux reflets d’un bleu noir y repose,
Morne et glacé, tandis que, le long des blocs lourds,
La liane en treillis suspend sa cloche rose,
Entre d’épais gazons aux touffes de velours.

Sur les rebords saillants où le cactus éclate,
Errant des vétivers aux aloès fleuris,
Le cardinal, vêtu de sa plume écarlate,
En leurs nids cotonneux trouble les colibris.

Les martins au bec jaune et les vertes perruches,
Du haut des pics aigus, regardent l’eau dormir,
Et, dans un rayon vif, autour des noires ruches,
On entend un vol d’or tournoyer et frémir.

Soufflant leur vapeur chaude au-dessus des arbustes,
Suspendus au sentier d’herbe rude entravé,
Des bœufs de Tamatave, indolents et robustes,
Hument l’air du ravin que l’eau vive a lavé ;

Et les grands papillons aux ailes magnifiques,
La rose sauterelle, en ses bonds familiers,
Sur leur bosse calleuse et leurs reins pacifiques
Sans peur du fouet velu se posent par milliers.

À la pente du roc que la flamme pénètre,
Le lézard souple et long s’enivre de sommeil,
Et, par instants, saisi d’un frisson de bien-être,
Il agite son dos d’émeraude au soleil.

Sous les réduits de mousse où les cailles replètes
De la chaude savane évitent les ardeurs,
Glissant sur le velours de leurs pattes discrètes
L’œil mi-clos de désir, rampent les chats rôdeurs.

Et quelque Noir, assis sur un quartier de lave,
Gardien des bœufs épars paissant l’herbage amer,
Un haillon rouge aux reins, fredonne un air saklave,
Et songe à la grande Île en regardant la mer.

Ainsi, sur les deux bords de la gorge profonde,
Rayonne, chante et rêve, en un même moment,
Toute forme vivante et qui fourmille au monde
Mais formes, sons, couleurs, s’arrêtent brusquement.

Plus bas, tout est muet et noir au sein du gouffre,
Depuis que la montagne, en émergeant des flots,
Rugissante, et par jets de granit et de soufre,
Se figea dans le ciel et connut le repos.

À peine une échappée, étincelante et bleue,
Laisse-t-elle entrevoir, en un pan du ciel pur,
Vers Rodrigue ou Ceylan le vol des paille-en-queue,
Comme un flocon de neige égaré dans l’azur.

Hors ce point lumineux qui sur l’onde palpite,
La ravine s’endort dans l’immobile nuit ;
Et quand un roc miné d’en haut s’y précipite,
Il n’éveille pas même un écho de son bruit.

Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
L’illusion t’enserre et ta surface ment :
Au fond de tes fureurs, comme au fond de tes joies,
Ta force est sans ivresse et sans emportement.

Tel, parmi les sanglots, les rires et les haines,
Heureux qui porte en soi, d’indifférence empli,
Un impassible cœur sourd aux rumeurs humaines,
Un gouffre inviolé de silence et d’oubli !

La vie a beau frémir autour de ce cœur morne,
Muet comme un ascète absorbé par son Dieu ;
Tout roule sans écho dans son ombre sans borne,
Et rien n’y luit du ciel, hormis un trait de feu.

Mais ce peu de lumière à ce néant fidèle,
C’est le reflet perdu des espaces meilleurs !
C’est ton rapide éclair, Espérance éternelle,
Qui l’éveille en sa tombe et le convie ailleurs !

Le Piton des Neiges

La lumière s’éveille à l’orient du monde.
Elle s’épanouit en gerbes, elle inonde,
Dans la limpidité transparente de l’air,
Le givre des hauts pics d’un pétillant éclair.
Au loin, la mer immense et concave se mêle
À l’espace infini d’un bleu léger comme elle,
Où, s’enlaçant l’un l’autre en leurs cours diligents,
Sinueux et pareils à des fleuves d’argent,
Les longs courants du large, aux sources inconnues,
Étincellent et vont se perdre dans les nues ;
Tandis qu’à l’Occident où la brume s’enfuit,
Comme un pleur échappé des yeux d’or de la Nuit,
Une étoile, là-bas, tombe dans l’étendue
Et palpite un moment sur les flots suspendue.
Mais sur le vieux Piton, roi des monts ses vassaux
Hôte du ciel, seigneur géant des grandes Eaux,
Qui dresse, dédaigneux du fardeau des années,
Hors du gouffre natal ses parois décharnées,
Un silence sacré s’épand de l’aube en fleur.
Jamais le Pic glacé n’entend l’oiseau siffleur,
Ni le vent du matin empli d’odeurs divines
Qui rit dans les palmiers et les fraîches ravines,
Ni parmi le corail des antiques récifs,
Le murmure rêveur et lent des flots pensifs,
Ni les vagues échos de la rumeur des hommes.
Il ignore la vie et le peu que nous sommes,
Et calme spectateur de l’éternel réveil,
Drapé de neige rose, il attend le Soleil.

 

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